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 (c) Ecran Noir 96 - 17


Octobre 2005

LE TIGRE BLEU DE L'EUPHRATE
Blues encensé

Le tigre bleu de l'Euphrate, de Laurent Gaudé
Mise en scène de Mohamed Rouabhi; avec Carlo Brandt
Au Théâtre Le Colombier (Bagnolet) du 3 au 16 octobre 2005
En tournée en mai 2006


Tigre bleu qui est d'abord un texte de blues, un requiem verbal, un délire fiévreux d'un homme franchissant le Styx encore un peu vivant, pas tout à fait mort. Mais c'est aussi la mise en scène de cette mise à mort. Olfactive avec cet encens qui nous rappelle l'orient. Optique avec cette perspective fuyante vers une impasse, entre écran blanc diffusant les hallucinations et toile noire projetant les ombres des ténèbres. Nous sommes invités, doucement, lentement, à nous acclimater à cet intérieur nuit. Les lumières seront là pour nous rendre complice de la folie d'Alexandre. Comprendre le carnage qui envahit son corps, au-delà des mots (sur l'au-delà). Quelques objets permettront des transferts de personnalité, des illustrations de quelques hantises atroces. Du sable salira les mains à défaut de traces de sang. Sable qui pèse sur la cape, impossible à transporter, lourde d'un passé qu'il faut évacuer. Alors il parle pour s'absoudre. Mais la parole suffit-elle? La mise à nu d'un héros s'accompagne finalement d'une impudeur physique, psychologique. Ou l'on finit comme l'on est arrivé. Position foetale.
Et tout ce cheminement, long, lent, est porté par un acteur, Carlo Brandt. Ses airs inquiétants lui ont souvent donné le mauvais rôle au cinéma - il a quand même tourné chez Haneke, Costa-Gavras, Nicloux, Leconte, Wargnier... Ici, il habite naturellement cette démence fébrile prêtée à ce mégalo conquérant qu'est Alexandre dit Le Grand. Usé, vieilli, fatigué, il psalmodie avec brio. Le travail de sa voix mérite l'admiration. Tour à tout chuchotant les souffrances, crachant en guise de ponctuation, crissant ses amulettes ou caressant les rimes, il transforme le texte de Laurent Gaudé en chant réclamant la clémence ou provoquant la sentence. Il rythme à sa guise et laisse libre cours à son phrasé. Une fois il y a écueil : cet extrait du monologue qui résonne un peu moins juste dans la déraison concerne le siège de Tyr. Mais hormis cette faille, imperceptible, dans la maille invincible de ce dialogue avec la Mort, nous ne pouvons que nous agenouiller devant le grand talent du comédien, combattant tel Alexandre cette forteresse de mots avec une énergie galvanisante et croissante au fur et à mesure de son trépas, irréversible.
Sa carcasse lourde de ses pêchés met du temps à se mouvoir. Il faut être patient et suivre le délire d'un homme qui voit des tigres bleus comme d'autres pensent voir des éléphants roses.
Alors nous vibrons dans ces derniers instants tremblants, feuille morte qui va se détacher définitivement de sa branche, frissonnante par ce vent d'automne. Le triptyque auteur / metteur en scène / comédien a semblé hypnotisé par ce destin. Si grand, plus grand que nature même, qu'il est finalement réduit à sa plus simple expression. Une pièce crépusculaire que tous les hommes sont égaux devant la mort. Même ceux qui croisent des tigres bleus...
- vincy    


compagnie Les Acharnés  - achetez le texte de Laurent Gaudé