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 (c) Ecran Noir 96 - 17


Novembre 2005

PLATONOV
Coup de foudre

Théâtre de la Colline, Grand théatre
Platonov, précédé de Le Chant du Cygne
mise en scène Alain Françon, auteur Anton Tchékhov
avec Eric Berger, Carlo Brandt (Le tigre bleu de l'Euphrate), Eric Elmosnino, Jean-Paul Roussillon, Dominique Valadié...
du 4 novembre au 23 décembre 2005


Scénographie variée et lumineuse, avec mention pour le décor de l'avant dernier acte, Tchekhov prend vie dans un décor invitant davantage à la sérénité amoureuse qu'aux passions destructrices. Mais justement ce vernis n'a rien d'innocent et maquille les tourments d'une société en décomposition, pourrie par les dettes, l'argent, l'honneur, sa survie.
Mais immédiatement ce décalage entre le jeu des apparences et la noirceur des intimités paralyse, agite, mobilise les individus. Le mouvement permanent des ombres et des spectres autour de cette bourgeoisie en voie d'extinction ne distrait jamais le regard, évite l'ennui des personnages. Mais quel ennui? Le texte, remis subtilement au goût du jour, est d'une richesse inouïe (pensez que l'auteur n'avait pas 20 ans quand il l'a écrit). Pointant du verbe la cruauté de chacun, y compris des plus dignes, ou soulignant l'irresponsabilité de tous, il met en exergue des protagonistes incapables de se sortir de leur condition, excepté quand le coeur remplace la raison.
Cette lutte des classes dans une ambiance d'école buissonnière, avec pour héros un enseignant hélas trop lucide pour résister (aux tentations, à la fatalité), sachant tous combats perdus d'avance, se déroule lentement de la comédie de moeurs vers la tragédie la plus poignante. Eric Elmosnino incarne parfaitement cette évolution "caractérielle", de la légèreté ironique à l'ivresse pathétique, de la parole blessante à la mort salvatrice. Les mots fusent, l'énergie déborde, les passions enflamment même les pantins les plus passifs. Platonov ne laisse personne indifférent et révèle à chacun sa faiblesse et son hypocrisie. L'été sera meurtrier. Le sang bouillonne et les coeurs lâchent.
Dominique Valadié, en Anna Petrovna, apporte toute sa gouaille, sa folie, avec un ton maternel qui détourne les regards de ses amours éternels. Lorsqu'elle oublie son statut, ses angoisses pour ne redevenir qu'une simple femme sentimentale, elle bascule dans la douleur la plus aiguë, après nous avoir fait naviguer dans les méandres du mélo, du comique, de l'absolu et du consensuel. Elle tient la pièce face à Elmonisno au point, là encore, de transformer les deux derniers actes en duel magnifique où les battements de coeurs refusent de s'arrêter et renoncent, finalement, à communier à temps. La foudre s'est abattue sur une société cherchant le bonheur en maintenant ses privilèges factices, en plaçant l'argent au dessus des autres valeurs, en oubliant que l'homme peut-être humain et changer. Il ne reste rien. Et comme se le demande Eric Berger (Tanguy) : "avec qui vais-je pouvoir boire aux enterrements?" Platonov, lui, a préféré s'éclipser avant de voir son monde pourrir de l'intérieur. Frappé par la foudre.
- vincy    


site officiel du théatre de la colline  - Ivanov, par Françon