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Novembre 2005

PIPPO DELBONO AU THEATRE DU ROND-POINT
Cris et chuchotements

5 spectacles et des surprises
Il silenzio, Esodo, Gente di plastica, Enrico V, Urlo
du 15 novembre au 24 décembre 2005
Théâtre du Rond-point, Paris


A la veille des 20 ans de la Compagnie italo-argentine, le théâtre du Rond-Point propose durant plus d'un mois une rétrospective Pippo Delbono (5 spectacles et une série de conversations avec l'auteur). Figure marquante du théâtre contemporain européen, aux côtés de Pina Bausch (ils réaliseront plusieurs spectacle en collaboration dénotant un vrai cousinage entre la chorégraphe allemande et le créateur italien), il a réalisé un film (Guerra, 2003), récompensé par le Donatello (le César italien) du meilleur documentaire.
Généralement, à l'instar de son compatriote Romeo Castellucci, il dérange, détesté ou vénéré, et à peu près pour les mêmes raisons : une esthétique du corps, parfois provocatrice, des sujets à la noirceur assumée. Pourtant, il est impossible de ne pas être bouleversé. Delbono réussit à mélanger les références, les influences, et des messages lourds de sens. Il enchaîne les séquences pour nous faire voyager dans un univers profondément humain et conséquemment injuste. Cette essence humaniste, loin d'être aveuglé par une quelconque utopie, se puise dans la réalité ou les textes classiques. Tout comme le jeu des comédiens va chercher ses appuis dans le rituel festif excessivement latin ou la lenteur posée et accentuée issue du théâtre oriental. Entre les tragédies que notre Occident traverse et la condition humaine, pas forcément joyeuse, les pantins de Delbono essaient d'articuler une existence en s'adaptant à leur monde. Parfois ils se l'approprient, d'autres fois ils le subissent. Dans Esodo, il enracine son propos dans un chaos perpétuel, où la folie de notre société nous a fait perdre toutes nos valeurs. Et cet équilibre périlleux, entre femme trop en chair qui pousse son caddie rempli et femmes voilées assassinées près d'un vieux mur de pierres, entre ceux qui pillent et ceux qui torturent, Delbono a le courage de s'y confronter. Il ose. Le public est face à une parade ou une illustration, un texte clamé ou un personnage inhabituel. Big Bang créatif, où les mots s'accrochent aux corps, où les mouvements répétitifs et les sons caricaturaux nous immergent immédiatement dans un no man's land déjà vu, avec des airs connus, les pièces de Pippo sont des odyssées expérimentales. Survie du genre humain, pas loin du primitif sous son allure baroque.
Eminemment cinématographique, le paysage scénographique de l'auteur, mais aussi ses choix artistiques, font écho à Fellini (évidemment) et plus généralement au cinéma italien (Rossellini, De Sica, Crialese...), Kusturica, Browning et Chaplin (avec évidence Le dictateur). Dans Enrico V, il avoue une parenté avec le film de Branagh. Il y a une filiation évidente avec Pasolini: «La vérité n’est pas dans un seul rêve, mais dans beaucoup de rêves.»
L'art n'est ici qu'un aboutissement personnel pour chacun des protagonistes. Un rêve parmi les autres, qui, assemblés, forment un rêve plus grand. Esodo, pièce inédite en France et créée pour le passage au nouveau millénaire, révèle comment le fascisme et la tyrannie parviennent à naître d'un monde a priori en paix. Brecht est appelé à la rescousse pour nous ouvrir les yeux, nous faire un peu perdre notre insouciance hypocrite (de l'art d'avoir encore la foi dans son rôle) : "O malheureux, ils torturent l'un de nos frères mais nous fermons les yeux; il rougit de douleur mais nous restons silencieux. Le bourreau regarde autour de lui, cherchant sa prochaine victime, mais nous nous disons : à nous ils ne feront rien puisque l'on reste immobile." Tellement d'actualité. 5 ans après le discours sonne encore plus juste dans un environnement sécuritaire à outrance, où l'autre est un ennemi : qu'il soit handicapé ou qu'il croit en un autre Dieu. Le mérite de l'auteur Delbono est de persévérer dans cette transgression sociale, raciale. Et d'espérer que les grands auteurs auxquels ils se réfèrent, ces poètes auront raison de nos vils instincts. Exactement le sujet du nouveau Roberto Benigni, Le tigre et la neige. Il trouve cette poésie dans l'homme de tous les jours et la souffrance dans l'histoire de l'Homme.
Dans un grand élan salvateur, Pippo cherche une vérité, une réponse qui ne le rende pas fou (mais s'il en a l'apparence), dans ce lieu détruit, par la guerre, les exodes, les morts, le désespoir. La vérité c'est peut-être juste garder une forme de dignité. Au milieu de l'apocalypse, l'homme qui parle ou qui écrit, malgré sa souffrance, grâce à sa résistance, reste digne. Cette intégrité séduisante nous place alors du côté de ceux qui admirent cette beauté. Au-delà de l'esthétisme, au plus profond de nos gènes, sans gêne justement. A la manière de Primo Levi, qui voulait laisser une "tregua" (trace) de ce qu'il avait enduré.
Car sans cette connaissance, il ne peut y avoir de rencontre.
- vincy    


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