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Mai 2010

TAMARA DREWE
Héroïne malgré elle

Tamara Drewe, de Posy Simmonds
édité chez Denoël Graphic, 134 pages
traduit par Lili Szatajn
inspiré de "Loin de la foule déchaînée, de Thomas Hardy
Le film adapté par Stephen Frears

Tamara Drewe est le nom d’une jeune fille dans la trentaine, un déclencheur d’histoires, qui va perturber la routine d’une résidence d’écrivain « bio » et « écolo » dans la campagne anglaise mais aussi un village où coexiste des habitants aux petits boulots et des bobos qui roulent en 4x4 pour profiter de leur résidence secondaire. Cette cohabitation suscite les envies et les jalousies, mais aussi les désagréments et les rancoeurs. Lorsque Tamara revient dans sa maison natale, c’est une bombe, et pas seulement sexuelle, qui explose les habitudes.

La dessinatrice Posy Simmonds a le trait épuré, celui des dessinateurs éditorialistes où le superflu n’a pas de place. Les personnages sont compris en un coup de crayon : leur dépression, leur beauté, leur ennui se captent sans explication. L’auteur, au contraire, aime la variété des styles. L’écriture change en fonction du point de vue. Du langage SMS et « djeunz » des ploucs qui s’ennuient aux articles très égocentriques de Tamara Drew, le texte de ce roman illustré est une compilation de tout ce que l’on peut faire en écriture et en parole : littérature, journalisme, communication, pensées intérieures, brouillons de lettres, cacophonie de groupe …

Malgré la légèreté apparente, le roman graphique, découpé en quatre saisons, est d’une noirceur et d’un cynisme qui glacent. Simmonds ne parvient pas à être réellement optimisme, même si elle donne de l’espoir sur la fin, après quelques tragédies. Il faut bien des sacrifices cathartiques. Cependant, son œuvre est percutante dès qu’elle se concentre sur la condition féminine. Qu’elles subissent leur destin ou qu’elles soient complètement émancipées, chacune est insatisfaite : maternelle, indépendante ou adolescente, les femmes cherchent à s’échapper des schémas établis, à trouver une forme de liberté. Le prix à payer est parfois très élevé et brise souvent les rêves.

Posy Simmonds décortique à travers cette histoire toutes les inégalités sociales et les violences psychologiques de la société contemporaine : la fascination des people comme l’obsession d’un retour aux racines, la difficulté de créer comme le mépris envers les intellectuels, le poids du fric comme la destruction des valeurs par le mensonge. Le bonheur semble impossible, les concessions forgent les désillusions et les frustrations l’emportent sur les aspirations. Le cadre bucolique ne parvient pas à masquer la mélancolie que traîne chacun des protagonistes.

La délicate plume de l’écrivaine, entre humour anglais, dialogues crus bien sentis et réflexions personnelles qui sonnent juste, quelque soit l’âge et la catégorie socio-professionnelle, rend l’œuvre humaine et contemporaine. Dans la forme comme dans le fond. Elle utilise le flash-back, bleuté, le récit ou le fantasme pour multiplier les angles de son histoire. La fraîcheur du ton contraste avec la densité du propos. Une chronique où l’amour et la mort sont liés. Où les petits humains rêvent de grandeur, de littérature, d’absolu alors que leur quotidien est si conformiste.

C’est l’incommunicabilité des êtres qui créent les malaises. Mais c’est bien la vérité qu’on balance qui les assassine. Qu’elle soit une confession ou une photo envoyée par téléphone mobile. Tamara Drewe n’est que l’objet de convoitise, la personne qui n’a pas le droit d’exister, celle qui entraîne le malheur avec elle, parce qu’elle n’a pas le physique de l’emploi, parce qu’elle ne répond pas aux normes de la société. Mais personne ne cherche à la comprendre, personne ne veut la croire. Chacun dans sa prison intérieure reproche à l’autre de détenir la clef de sa cellule. Simmonds nous fait comprendre que la liberté n’est qu’une histoire de volonté. A condition d’échanger, librement, ses angoisses, ses aspirations, ses sentiments.

- aristo-fan    


Les chroniques T. Drewe dans The Guardian  - Posy Simmonds  - Interview de Stephen Frears