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Octobre 2011

CABARET, LE MUSICAL
Perfectly Marvelous

Cabaret, le musical de Broadway
Théâtre Marigny du 6 octobre 2011 au 31 décembre 2011
Mise en scène de Sam Mendès, chorégraphie de Rob Marshall
Spectacle musical créé par Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb, adapté du roman de Christopher Isherwood "Adieu à Berlin" (Le Seuil)
avec Emmanuel Moire (Emcee), Claire Pérot (Sally Bowles), Geoffroy Guerrier (Cliff Bradshaw) , Patrick Mazet (Ernst Ludwig), Catherine Arditi (Fraulein Schneider), Pierre Reggiani (Herr Schultz), Delphine Grandsart (Fraulein Kost)

Nul besoin de connaître ou d’aimer le film de Bob Fosse. "Cabaret, le musical", est une mise en scène originale de Sam Mendès (American Beauty, Road to Perdition et le prochain James Bond). L’histoire diffère même un peu. Il avait reçu 7 nominations aux Molières lors de sa création en français aux Folies Bergères en 2006 (350 000 spectateurs). Pour cette reprise, le spectacle s’offre la belle salle du Théâtre Marigny, sans les tables du kit kat club pour les invités VIP, et une tournée en province.
Le casting a été peu modifié. On retrouve Claire Pérot dans le rôle de Sally Bowles et Catherine Arditi dans celui de Fräulein Schneider. La petite révolution est du côté du personnage – fil conducteur de Emcee, interprété cette fois-ci par Emmanuel Moire ("Le Roi Soleil"), qui, de par son nom, a la lourde charge d’attirer midinettes, gays adulateurs et un public provincial moins expert en comédie musicale.

Le Roi Stage de la comédie musicale à Paris

Paris n’égale pas encore le West End ou Broadway, mais le temps de la disette musicale est révolu. Dans les années 90, après la renaissance triomphale de "Starmania" et le phénomène "Notre-Dame de Paris", les producteurs ont exploité le filon, souvent plus pour le pire ("Mozart", "Les dix commandements", "Cindy", "Belles Belles Belles", "Dracula", "Les aventures de Rabbi Jacob", "Cléopâtre" …) que pour le meilleur. On pouvait se régaler à prix d’or au Châtelet pour voir "Les Misérables" ou "La Mélodie du bonheur" en version anglophone. Quelques théâtres privés programmaient des spectacles plus audacieux mais plus riches aussi comme "Le cabaret des hommes perdus" ou "Conchita Bonita". Et puis Stage Entertainment, multinationale du genre, est arrivée à Paris : rénovation du Théâtre Mogador, francisation des livrets des plus grandes comédies musicales anglosaxonnes, modèle économique industriel, marketing à la Disney. Et ça marche. Cabaret fut leur premier succès, avant d’imposer "Le Roi Lion" durant trois ans (seul "Starmania" a fait mieux, en trois versions), puis "Mamma Mia" depuis l’an dernier. Ils annoncent déjà "Sister Act" pour l’an prochain.
"Cabaret" est presque une exception dans le catalogue. Qualitativement, il est de loin, avec le majestueux "Roi Lion", le meilleur spectacle de ces dix dernières années sur le marché français. Un ananas au milieu de pommes et de poires. Mais c’est évidemment son histoire qui en fait un spectacle singulier. Peu de comédie musicale sont à ce point dramatique. Il y a bien "Miss Saïgon" et "Rent", mais aucune de celles-ci n’a un final aussi brutal que ce "Cabaret".

Why Should I Wake Up?

Mélange habile de vrai théâtre - où ces personnages paumés tentent de surpasser le désespoir qui les entoure en révélant leurs sentiments et en dévoilant leur vulnérabilité - et de show musical - où la fantaisie sert à faire oublier la réalité -, "Cabaret" n’est qu’un SOS de terriens en détresse : un écrivain qui fuit ses angoisses, une chanteuse qui cache sa solitude en paraissant désinhibée (alcool, scène et autres "Mein herr"), un misérable embrassant le nazisme, deux petits vieux qui cherchent une dernière bouffée d’oxygène … Même le Maître de Cérémonie maquille ses troubles existentiels en surjouant l’extravagance par une légèreté insouciante (ce qui ôte un peu de profondeur et de violence au personnage). Cela donne un spectacle coloré, varié, passant de l’émotion à la pure farce, de la tension à des scènes musicales brillantes et entrainantes.
Inspiré d’Adieu à Berlin de Christopher Isherwood (A Single Man), la comédie musicale est une chronique berlinoise au début des années 30, soit le portrait d’une époque où étrangers, minorités et allemands coexistaient dans une ambiance presque décadente. Les chorégraphies et costumes permettent de faire revivre cette atmosphère amorale.
Mais la force de ce drame musical tient dans sa césure : une ivresse partagée et généreuse dans le premier acte et une plongée vers l’enfer dans le second. La noirceur envahit peu à peu les tableaux, la tragédie nappe chaque tentative de sauvetage, d’optimisme. Alors que nous étions accueillis par un "Wilkommen" fantaisiste et grivois, nous voici à rire un peu jaune quand la propagande nazie teinte certaines chansons. Et lorsque Claire Pérot entonne, sans chaises et avec un seul micro, l’hymne "Cabaret", nous sommes plus troublés qu'avec une Cotillard nous jouant Edith Piaf. Intense. Il fallait bien ça pour nous faire entrer dans le cercueil. Une rage froide, morbide. Avant une scène épilogue qui glace, sans issue possible (sauf pour les larmes qui sortent des yeux). Cette alliance de brutalité et de sobriété provoquent un léger instant de tétanie mais n’empêchent pas la standing ovation méritée quand le rideau se relève.

- vincy    


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