LE VOYAGE DE G. MASTORNA

HARRY POTTER - L'EXPOSITION

PASOLINI ROMA

CARO/JEUNET

LES PIXELS DE PAUL CEZANNE

GOSCINNY ET LE CINÉMA




  A-C  D-K  L-O  P-Z







 (c) Ecran Noir 96 - 17


Mai 2014

LE MOINE DE LA DYNASTIE TANG
LA POUSSIÈRE DU TEMPS

The monk from Tang dynasty
KunstenFestivaldesArts, en partenariat avec le cinéma "Galeries" de Bruxelles
Du 2 au 25 mai 2014
Cinéma Le Marivaux
Créateur et metteur en scène : Tsai Ming-Liang
Acteur : Lee Kang-Sheng
Peintre : Kao Jun-Honn

Tsai Ming-Liang a créé spécialement pour le KunstenFestivaldesArts de Bruxelles une performance théâtrale intitulée Le moine de la dynastie Tang, donnée dans un cinéma désaffecté de la ville, le Marivaux. Dans ce décor urbain vidé de toute substance, à la fois désolé et monumental, une simple toile blanche est tendue sur le sol de béton nu. Lorsque la représentation commence, Lee Kang-Sheng (l’acteur fétiche de Tsai Ming-Liang) apparaît dans sa tenue de moine bouddhiste, pieds nus et crâne rasé (à l’instar de son personnage récurent dans la série de films expérimentaux Walker et le moyen métrage Journey to the west, présentés en parallèle au cinéma "Galeries" de Bruxelles). Il est le moine Xuanzang de la dynastie Tang qui parcourut des milliers de kilomètres à pied, de Chine jusqu’en Inde, à la recherche de textes sacrés du bouddhisme.

Durant toute la première partie de la représentation, Lee Kang-Sheng est étendu sur la feuille blanche, son manteau disposé autour de lui. Une silhouette noire, le peintre Kao Jun-Honn, entre alors en scène. Cet artiste taïwanais est un spécialiste du dessin au fusain dans les lieux abandonnés. Parfaitement dans son élément, il s’attèle à recouvrir l’espace blanc d’insectes variés aux antennes, pattes et ailes connectées au moine endormi (ou en méditation ?). Ses gestes précis, évidents, répétitifs, sont comme un mantra hypnotique qui met le spectateur en condition d’en voir plus. A peine achevés, les insectes seront recouverts consciencieusement pour que de nouveaux motifs puissent apparaître. Des fleurs, et surtout un arbre magnifique, incarnation du mythique arbre de vie, qui abrite le repos du personnage.

Enfin, Lee Kang-Sheng se lève et sort du décor, laissant derrière lui la trace immaculée de sa présence sur la toile noircie. Rarement on aura eu la perception aussi aigüe du temps dans son écoulement indifférent et inéluctable, par essence impalpable, et pourtant visible dans chaque étape de la performance. Tsai Ming-Liang semble également convoquer l’éphémère de la création, mis en regard de l’éphémère de l’existence. Le premier tableau sera ainsi soigneusement plié pour servir de base au suivant. Sous la feuille noircie, une autre feuille blanche apparaît en effet, prête à recevoir les nouveaux stigmates du temps qui passe.

La seconde partie met en scène le voyage de Xuanzang, sous forme d’abstraction plus que d’épisodes narratifs. Lee Kang-Sheng mange, tourne sur lui-même paumes ouvertes, marche de sa démarche lente qui semble décomposer l’idée même de pas et de mouvement, et traverse les paysages contrastés de l’Asie grâce à une idée de mise en scène, fulgurante de poésie, consistant à animer lentement la toile peinte sous les pieds du personnage. Difficile de décrire les nombreuses trouvailles visuelles qui composent ainsi la performance tout en respectant son épure esthétique presqu’aride. Comme Xuanzang, chaque spectateur parcourt en solitaire l’espace et le temps qui lui est ainsi donné, méditant pour lui-même sur ce qui lui évoque cette succession d’instants et de gestes dont tout est pensé dans les moindres détails, sans une once de superflu ou de gratuit.

Bien sûr, on peut se perdre en chemin et ressentir violemment, jusqu’à l’ennui, cette notion de durée qui est au cœur de l’œuvre. Mais s’abimer dans la contemplation de ses propres pensées n’est pas tant une trahison de la performance que sa prolongation immédiate, tant Lee Kang-Sheng semble sans cesse, par contraste, nous renvoyer à notre propre condition. Comment, face à son immobilité stoïque, ne pas s’interroger sur notre propension à l’impatience ou sur notre rapport paradoxal au temps ? "Peut-être est-ce justement ce qu’on ne fait pas qui nous donne une conscience du temps", suggère Tsai Ming-Liang dans la note d’intention de la pièce. Devant Le moine de la dynastie Tang, il y a quelque chose de l’ordre de cette expérience, une intuition furtive qui tient plus de la perception sensorielle que de la conscience éveillée.

- MpM    


The monk from Tang Dynasty  - Le cinéma Galeries  - Tsai Ming-Liang, un artiste complet honoré à Bruxelles