© Ecran Noir 1996-2003
 conception + réalisation: PETSSSsss
 textes: PETSSSsss - Vincy
Julien Donkey Boy 
 
« Je ne veux pas d’un lâche dans la famille »

Décallé, le jeune Harmony Korine l’est radicalement dans le paysage cinématographique américain. Emergeant par l’écriture en collaborant avec Larry Clark dans le milieu des années 90, il s’est ensuite lancé dans sa propre carrière chaotique de réalisateur. A travers son regard d’écorché vif, l’Amérique qu’il décrit perd soudain ses mensurations spectaculaires pour se confiner dans une poésie quasi enfantine du quotidien. Iconoclaste dans la forme, le cinéaste choisit de suivre les préceptes minimalistes du dogme de Von Trier pour dépeindre au travers de Julien Donkey Boy l’ordinaire des anonymes de sa patrie, ceux qui ne comptent pas mais dont la valeur représentative ne peut être ignorée. On quitte les rednecks de Gummo (premier long de Korine) peuplant la bourgade de Xenia paumée dans le trou du cul de l’Ohio pour atterrir dans les faubourgs prolos du Queens. L’approche reste la même, une succession de vignettes à la limite du documentaire, plus ou moins cohérentes, qui composent au bout du compte le journal très privé d’une communauté modeste. Le résultat est foutraque, à la mesure de la confusion qui règne dans l’esprit des membres de la famille qui occupe le centre du film. Il y a Julien, adulte schizophrène au QI qui ne dépasse pas celui d’un môme de 7 ans, sa sœur enceinte de lui (interprétée par la compagne du cinéaste, Chloë Sevigny, pas à une dose près de destroy). Il y a aussi le père veuf tyrannique et passablement déséquilibré (Werner Herzog donnant libre cours à sa folie) qui reporte ses espoirs et décharge ses frustrations sur Chris, le rejeton passif du clan condamné à s’entraîner avec les poubelles du quartier pour devenir catcher professionnel, humilié à subir les avances de son paternel qui voit en lui l’incarnation de sa femme décédée (les éléments font curieusement penser aux rapports de Claude et de son père dans Ken Park). Il faudrait encore ajouter les proches, guère plus aidés pour remonter le niveau, pèle mêle, un black albinos, un musicien sans bras qui joue de la batterie avec ses pieds, un skater aveugle… L’accumulation des freaks tirerait sur la parade de cirque, s’il n’y avait pas cette innocence teintée de douceur confondante distillée par Harmony Korine lorsqu’il approche ses sujets au plus profond de leur intimité. Inadaptés, largués et désespérément fragiles, chacun reste suspendu aux mamelles de la culture américaine dont les repères sont ingérés et recrachés avec les moyens limités de leur éducation. Religion récitée en litanies permanentes, culte du spectacle populaire et de la reconnaissance glorieuse qu’on lui prête naïvement, toute foi, aussi régressive soit-elle, est bonne à prendre pour amadouer un monde extérieur hostile et glacial, pour tromper la norme et essayer de grandir, de mûrir dans un contexte à la signalitique souvent ésotérique... La recherche de la mère est omniprésente dans le film, porte d’entrée dans le monde des vivants, elle sera la sortie de secours que cherchera Julien lorsqu’il se réfugie en conclusion sous les draps utérins de son lit, serrant contre son corps recroquevillé son enfant mort né. Seul et perdu.

PETSSSsss-