Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 18



Ecran Noir a interviewé le réalisateur du film Himalaya, enfance d’un chef ; 9 mois de tournage dans le Népal pour une fresque épique réalisé par Eric Valli. D’abord photographe pour les plus grandes revues - National Geographic, Géo, Nature - c’est son premier long métrage de fiction, produit par Jacques Perrin producteur du nom moins célèbre Microcosmos. Le film a séduit 2 millions de français depuis sa sortie. Vivant à mi-temps entre la France et le Népal, Eric Valli nous a reçu dans son appartement parisien en plein déménagement.
Ecran Noir : En voyant Himalaya... je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un autre film : Kundun de Scorsese. Aviez-vous vu ce film avant de commencer le vôtre ?





Eric Valli : Non je ne l’ai pas vu. J’étais en montage quand j’aurai pu voir Kundun et je savais que dans ce film il y a avait aussi une scène de funérailles célestes, avec les vautours. Et je ne voulais que le film m’influence, en bien ou en mal, qu’il m’oblige à m’autocensurer parce que Scorsese aurait fait telle ou telle chose... Mais maintenant il faut que je le vois. Il paraît que c’est très beau.

EN : Le point de départ de votre film c’est l’histoire de cet enfant. Son rêve de voir un arbre. Mais au cours du film, vous vous attachez à décrire, la lutte entre générations, entre le jeune et le vieux chef ?

E.V. : Oui, c’est ça. Le titre, " l’enfance d’un chef ", c’est presque une fausse piste. Au départ, c’était quelque chose que je voulais plus développer et puis un film, c’est quelque chose qui vit, évolue tout le temps, pendant l’écriture, le tournage et avec les acteurs... Par exemple, quand l’apprenti dit à Norbou (le jeune moine peintre) que la Tanka (fresque tibétaine) ne sera jamais fini à temps : il amène les couleurs, le bâton bleu n’est pas bon. Et Norbou répond : "On sait toujours quand on commence une fresque, on ne sait jamais quand on la finit. Arrive un moment où elle prend vie d’elle même et c’est elle un jour qui te dira que c’est terminé."Le film, c’est exactement la même chose : il est devenu un personnage vivant. On était parti avec 7 ou 8 fins et finalement c’en est une neuvième que l’on a tournée. Elle s’est imposée d’elle-même, à la fin du tournage.

Le film, c’est un personnage vivant, comme la fresque, comme une peinture, comme un livre qui t’emporte, qui, par sa force, arrive à te dicter des scènes. La présence d’un acteur joue aussi énormément. Le petit gamin dans le film est formidable mais c’est Tinlé (le vieil homme) qui a tout remporté. C’est un acteur qui a un charisme extraordinaire, qui joue son propre rôle dans le film et qui nous a emporté. Et personne ne le regrette.

EN : : On sent justement un jeu ambivalent entre la fiction et le documentaire dans le film. C’était présent dès le scénario ?

E.V. : Non, pas du tout. C’est marrant ! (un temps). Moi, j’appellerai ça une " fiction naturelle ". Une fiction authentique. Pour la bonne et simple raison qu’elle est basée sur la vie réelle de Tindlé et de Norbou. A la limite, on aurait pu mettre comme dans certains films : basé sur d’une histoire réelle.

EN : Mais cette réalité, vous avez choisi de nous la raconter sous une forme de conte ?

E.V. : Oui bien sur ! C’est pas la première fois que l’on me fait cette réflexion. Mais ce conte là il existe depuis 1500 ans, depuis que les caravanes existent et elles existent encore de nos jours. Celle que l’on voit dans le film, elle est arrivée il y a un mois dans le sud du Dolpo pour échanger le sel contre du grain ! C’est quelque chose qui se passe tous les jours. C’est la vie de ces gens ! (Il se lève et me ramène l’un de ses livres de photo-reportage sur la région du Dolpo). Le yack que tu vois tomber dans le lac, il est déjà là (il me montre la photo) Et ce bouquin, je l’ai fait il y a 12 ans ! La divination du sel, les conflits entre les deux familles, tout ça peut faire penser à un conte mais c’est une histoire réelle avec des non acteurs, une histoire de là-haut, tournée là-haut.

EN : Quand vous avez proposé le film à Jacques Perrin...

E.V. : Il a tout de suite aimé le projet. Au départ, je lui proposais un documentaire. Je lui ai raconté deux ans de vie là-haut. Toutes ces aventures. Le bouquin venait de sortir. Il m’a dit : " Ecoute Eric, tu as une histoire! Et si je te donnais les moyens de faire une fiction, qu’est ce que tu en penserais ?". C’est devenu un film de fiction dans ce sens où tout est " recréée ", dans les vrais lieux avec les vrais personnages.

EN : Le film est un vrai défi technique. Comment s’est passé le travail avec Eric Guichard (chef-opérateur) et Luc Drion (le cadreur)...

E.V. : On s’est inspiré de ça (il me montre deux de ses livres de photos qu’il avait déjà publiés). On a parlé des cadres et des lumières. Le cadre est très important pour moi en tant que photographe. La lumière, sobre. Sur place on avait deux générateurs de 5 kilowatts, donc pas grand-chose. Quand tu montes ça à 4000 mètres d’altitude, il reste 2,4 kilowatts par générateur, quand ça tombait pas en panne, en plus !

On a essayé d’être le plus authentique possible, autant au niveau de la lumière qu’au niveau du script ou du jeu des acteurs. Moi mon travail de réalisateur, ça été d’être, (j’exagère un peu) mais d’être le plus transparent possible pour laisser les acteurs s’exprimer à leur façon. Je faisais un film sur eux. Pas sur moi. Ce n’était pas à moi de leur dire comment faire passer telle ou telle émotion. Ils la faisaient passer à leur façon. Et c’est là que tu t’aperçois que si de l’extérieur on a l’air tous différents - visages, cultures, mode de vie, dieux, langues - au fond, ce sont les mêmes choses qui nous font rire ou pleurer, qu’on soit tibétain, chinois, papou ou texan.

EN : Le tournage en lui-même ?...

E.V. : Ça s’est passé magnifiquement. Les dolpo-pa ? (les habitants du Dolpo) étaient partie prenante dans cette aventure puisque dans leur tradition, à chaque fois qu’un grand personnage meurt, on écrit un Namdar ? (une biographie en tibétain). Quand on a lu le script pour la première fois tous ensemble - script que l’on a développé avec eux, pour être le plus proche de leur vérité, une vérité complètement épique à la Jack London ou à la Conrad - Norbu s’est écrié : (il dit la phrase en tibétain dans le texte et la traduit) "On vient d’écrire la biographie du Dolpo ! " Ils avaient conscience d’écrire pour la première fois, d’une façon inconnue pour eux, la biographie de leur pays avec les moyens du cinéma ! C’était une démarche importante pour eux car, pour citer Norbu : " Il est important de faire ce film avant que notre tradition ne fonde comme neige au soleil. " Et nous, avec eux, l’avons immortalisée en quelque sorte.

EN : : Leurs réactions lorsqu’ils ont vu le film ?

E.V. : Oh formidable ! Le film est un énorme succès au Népal puisque c’est une coproduction népalaise. Aujourd’hui, le film joue à guichets fermés depuis trois mois dans un cinéma qui fait 650 places avec 2 séances par jour. Le roi m’a demandé de voir le film dans son palais, le Népal vient de me décorer de l’ordre national. C’est un film qui a plus de succès que les films indiens. Les places se vendent au marché noir à plus de 500 roupies, plus de 50 francs, imagines ! Et puis ça me fait plaisir que le film ait été sélectionné pour les Oscars pour représenter le Népal.

EN : Il y aura certainement une sortie vidéo DVD de ce film. Est-ce qu’un making-off du film existe ?

E.V. : Oui, oui ! Il y a un making-off. Mais pour l’instant il n’y a seulement qu’une douzaine de minutes de montées. Mais... il faut que j’en reparle à Jacques. (il prend son carnet et note...)

EN : Vous avez fait appel à un storyboard pour certaines séquences ?

E.V. : Oui, oui ! Pour la scène du lac. Deux semaines de tournage pour cette séquence. (il se lève et revient avec les premiers croquis originaux). C’est Maxime Ribière qui a fait les croquis (storyboarder de Jean-Jacques Annaud et dessinateur de Christian Lacroix...). Il y avait même une scène d’avalanche que l’on a pas tournée... mais on l’a prise sur le dos !

EN : Le film a bénéficié en partie d’un financement européen. Comment s’est effectuée la demande de subventions ?

E.V. : Oh ! ça été très compliqué parce qu’au début les instances européennes ou même le C.N.C. (Centre National du Cinéma Français) ont eu du mal à comprendre le projet. Ils disaient : " Mais c’est un documentaire ce film là. On peut pas te donner des crédits de fiction pour un documentaire. Et Eric Valli c’est un documentariste, etc. " Ça été très dur. Mais Jacques Perrin arrive toujours à sortir des sentiers battus pour monter des films comme celui qu’il est en train de produire (un film sur les oiseaux migrateurs), ou un film comme Microcosmos. Qui ? Qui allait avoir la vision d’un mec comme Jacques pour ce film ?! Imagines : tu fais un film sur 10m2 de gazon avec des insectes. Qui aurait pensé un jour qu’un film comme celui-là ferait 3,5 millions d’entrées ? Il n’y avait que Jacques pour tenter ça... Il n’est pas seulement un grand aventurier mais c’est aussi un visionnaire.

EN : La dernière image du film est très belle. On l’attend. A la fin de ce long périple, l’enfant, qui n’a jamais vu d’arbre de sa vie, finit par en voir un. Comme une récompense...

E.V. : Ah cette image ! Comme quoi le film prend vie de lui-même. On tournait dans le sud du Dolpo, dans une forêt dont on n’a pas utilisé un gramme dans le film ; et d’un seul coup, le gamin qui ne tournait pas était là. Près de l’arbre. J’ai dit à Luc, le cadreur : "c’est ça qu’il faut tourner !" On a fait deux prises. Je ne savais pas du tout si j’allais l’utiliser.

EN : Et c’est le plan de fin !

E.V. :Et c’est le plan de fin !

Biographie conseillée:

Les Voyages du Sel, Eric Valli et Diane Summers, éditions de la Martinière, 240p.

Himalaya, enfance d’un chef, Debra Kellner, éditions de la Martinière, 160p.

Les chasseurs de miel, Eric Valli, éditions de la Martinière, 180p.

CLC / Ecran Noir / 30.01.2000


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