Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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A l’occasion de la sortie de son premier long métrage, Long Way Home, Peter Sollett nous accueille dans le salon d’un hôtel parisien. A tout juste 27 ans, ce réalisateur New Yorkais a reçu le grand prix du jury au dernier festival de Deauville. Plutôt distant et peu loquace il préfère laisser, le plus souvent, la parole à son amie et co-scénariste Eva Vives. La jeune femme d’origine hispanique est plus prompte à parler du film et des jeunes acteurs amateurs avec lesquels elle a élaboré le scénario de Long Way Home.
Ecran Noir : Pourquoi avoir choisi des acteurs non professionnels pour ce film?




Peter Sollett : A l’époque du court (Five Feet High and Rising, à l’origine de Long way Home, ndlr) on les a choisis parce qu’il n’y avait aucun acteur professionnel de 14 ans qui correspondait.
Eva Vives: Exactement. Quand on a fait le casting pour le court on a passé en revue plein de jeunes comédiens, mais aucun d’eux ne possédait ce que nous voulions apporter aux personnages. Beaucoup des jeunes acteurs qu’on a auditionnés avaient déjà travaillé dans la pub, c’étaient des vrais pros qui peuvent apprendre facilement un texte et le restituer. Mais ça ne nous convenait pas alors on s’est tourné vers d’autres ados, sans se soucier de leur expérience professionnelle. Certains d’entre eux comme Judy et Victor avaient déjà fait du théâtre à l’école donc c’était quelque chose qu’ils connaissaient déjà. Mais ce qui nous a plu avant tout chez eux c’est leur enthousiasme et la générosité avec laquelle ils nous ont fait entrer dans leurs vies et dans leur monde.

EN : Cela a-t-il été difficile de travailler avec eux, comprenaient-ils les personnages de la même façon que vous ?
PS : Non il n’y a pas eu de problème car nous avions élaboré les rôles ensemble. C’est vraiment venu tout seul car nous avions une relation privilégiée avec eux. Eva et moi avions une approche particulière sur le tournage du court que nous avons gardé sur le long, donc ils étaient habitués à notre manière de travailler.
EV : C’est vraiment en faisant Five Feet que nous avons développé notre façon de travailler, de s’adapter à eux pour faire sortir des choses enfouies en eux.

EN : ils ont donc mis beaucoup d’eux même dans leurs rôles ?
EV : Oui mais ce fut le cas pour nous tous.

EN : A quoi ressemblait le scénario de Long Way Home. Etait-il très détaillé ou laissait-il beaucoup de place à l’improvisation ?
PS : Je pense qu’Eva est mieux placée que moi pour répondre à cette question.
EV : Nous l’avons écrit alors que nous avions déjà les acteurs en tête, c’est un luxe que l’on peut rarement s’offrir. D’habitude on écrit un film puis on se demande quel est le plus grand acteur pour le rôle. Nous, comme on connaissait dejà nos acteurs et qu’on était littéralement tombés amoureux d’eux, on voulait écrire encore plus sur eux. Le scénario était donc très traditionnel dans le sens où il comporte trois actes et qu’on en a beaucoup parlé avant afin d’aboutir à une histoire bien définie. Une fois le scénario terminé, on savait que les gamins allaient le mettre à l’heure sauce et changer les répliques. C’est arrivé dès les premières répétitions. Donc on a surtout gardé une structure qui permette à l’histoire d’avancer tout en leur laissant beaucoup de place pour l’improvisation.
PS : On les encourageait à s’approprier le texte. Notre principale priorité c’était au final de ne pas dire les choses exactement comme nous les avions écrites. C’est plus excitant de travailler de cette manière, on explore plus de choses.

EN : Votre film montre New York d’une façon très positive et rafraîchissante. On l’a rarement vu comme cela avec ses parcs, ses piscines, ses enfants qui s’amusent. Votre vision est très éloignée des images de violence qu’on a en tête lorsqu’on pense à New York. Est-ce parce que vous êtes un grand optimiste ?
PS : Je ne me considère par particulièrement comme optimiste mais je suis d’accord pour dire qu’on ne montre toujours qu’un seul coté de l’histoire dans les films qui parlent de New York. La criminalité, la noirceur, tout cela existe vraiment mais ce n’est qu’une infime partie de la vie des gens qui vivent là. On ne montre jamais l’autre facette de la vie à New York. Alors pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Pourquoi aurais-je du encore une fois montrer la violence des quartiers ?
EV : Et puis cette vision sombre des choses c’est surtout dans les films qu’on la voit. Si vous venez dans le Lower East Side l’atmosphère est complètement différente. Les gens qui filment les quartiers pauvres à travers le prisme de la violence viennent rarement de l’endroit qu’ils dépeignent. Ils ont un point de vue de blancs de middle class, de gens aisés et donc ils se focalisent automatiquement sur les problèmes raciaux. C’est le genre de préjugés dont les Américains devraient se débarrasser, cette peur d’être constamment menacés par ce qu’ils appellent les minorités ethniques. Le quartier qu’on montre dans le film c’est celui où Peter et moi vivons, celui d’où viennent nos acteurs. Bien sur qu’il y a de la violence, et bien sur qu’il y a de la pauvreté dans ce quartier mais il n’y a pas que ça. Le fait d’être pauvre n’est pas forcément une tragédie, ces gens sont heureux malgré tout. On n’a pas forcément voulu enjoliver les choses ni les montrer de façon optimiste, on a juste essayé d’être réaliste.

EN : Est-ce que le film est sorti dans les cinémas du Lower East Side et qu’en ont pensé les gens du quartier ?
EV : Oui, le film passe encore en ce moment dans un cinéma du LES qui s’appelle le Sunshine.
On n’a pas forcément de relation directe avec le public qui va voir un film alors c’est dur à dire. Mais pour ce qu’on en a vu à travers des micros trottoirs qu’on a fait sur place, il semble que les gens aiment. On a eu de bonnes réactions jusqu’à présent. A voir le nombre de gens qui continue à aller voir le film, le bouche à oreille à du bien marcher. Je pense que les gens doivent apprécier de voir les gamins du quartier à l’écran. Ils les connaissent parfois depuis qu’ils sont tout petits. Ça doit leur faire plaisir de voir les choses qu’ils connaissent et qu’on montre rarement dans les films sur New York ou même à la télé. C’est un film auquel, je pense, les gens peuvent facilement s’identifier. Certains se retrouveront dans les rapports familiaux, les filles se reconnaîtront dans la façon dont elles doivent gérer leur relation avec les garçons, d’autres seront touchés parce que cela leur rappelle leur adolescence…
En tout cas pour l’instant on a eu que des échos positifs donc c’est génial.

EN : Votre héros, Victor Vargas, est-il un personnage autobiographique ?
PS : Non, en fait il n’a pas grand chose à voir avec moi, ce n’est pas autobiographique au sens propre. Son personnage à la fin du film c’est plus moi quand j’étais jeune, mais le Victor du début ce n’est pas du tout moi. En fait le personnage est un peu entre ce qu’est Victor (Rasuk, l’acteur, ndlr) et ce que j’étais à son âge sans être vraiment l’un de nous deux.

EN : Vous avez suivi Victor Vargas du court au long métrage. Pensez vous faire comme Truffaut a fait avec Antoine Doisnel et suivre le personnage aux différentes étapes de sa vie et faire de Victor Rasuk votre acteur fétiche ?
PS : Non je ne projette pas de faire ça pour l’instant. Peut-être que je retravaillerais avec Victor, sûrement même parce que c’est un excellent acteur mais en tout cas pas sur mon prochain film.

EN : Justement quel est votre prochain projet ?
PS : Humm, il est encore un peu tôt pour en parler (il réfléchit). Disons que ce sera quelque chose de semblable dans le ton mais avec une approche différente.

EN : On ne peut pas avoir quelques indices ? Peut-être que vous ne savez pas encore vous-même ce que ce sera ?
PS : Si si, je sais ce que ce sera mais je ne sais pas encore comment en parler. En tout cas je peux vous dire que ça se passera encore à New York.

EN : Et vous allez l’écrire avec Eva Vives ?
PS : Non, pas le prochain film. On travaille sur des projets individuels en ce moment.

EN : Quels sont les sujets ou les genres que vous avez envie d’aborder dans vos prochains films ?
PS : Je ne sais pas, je ne pense pas vraiment en terme de genres ni même de sujets. Ça fait un an qu’on est sur la promo de Long Way Home. L’année d’avant on le tournait, l’écriture nous avait déjà pris un an. Et on avait passé deux ans à écrire et réaliser le court métrage. Donc quand on fait un film, du moins c’est comme ça que je fonctionne, il faut être à 100% dedans et il faut que le sujet m’intéresse vraiment pour que je sois prêt à ne faire que ça pendant trois ans de ma vie. Je ne vais pas me dire « faisons un western juste pour essayer un nouveau genre ». Ça ne sera pas assez pour me tenir en haleine jusqu’en 2007.
EV : C’est vrai que certains réalisateurs fonctionnent comme ça et se disent « tiens si on faisait un film sur le divorce ? ». Mais notre approche est différente, on ne se soucie ni du sujet ni du genre. Et même les cinéastes qui évoluent à l’intérieur d’un genre, je ne pense pas qu’ils le fassent forcément consciemment. Par exemple, Peckinpah a fait beaucoup de westerns mais je ne pense pas qu’il voulait uniquement faire des westerns. C’est juste que le format lui permettait d’exprimer toute sa rage et toutes les émotions qu’il avait en lui. Je ne vois pas les choses de façon si tranchée. Mais j’imagine que tout ça c’est surtout valable à Hollywood. Là bas ils vous disent « Alors maintenant vous allez nous faire une petite comédie romantique, ou alors un drame peut-être ? ». Franchement, même Long Way Home je serais incapable de vous dire dans quel genre il s’inscrit.

Propos recueillis par Dominique - juin 2003


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