Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20



Quand on parle du dynamisme du cinéma argentin, on pense à Daniel Burman, Carlos Sorin ou Lucrecia Martel, mais aussi à Pablo Trapero, révélé en 2002 à Cannes avec El Bonaerense, présenté en section Un certain regard. Six ans plus tard, il revenait par la grande porte, ou plutôt par le tapis rouge, pour montrer son dernier long métrage, Leonera, sélectionné en compétition officielle. Dans ce film sur la question des enfants incarcérés avec leur mère, il dirige magnifiquement sa compagne, Martina Gusman, à qui il offre un rôle émouvant de mère prête à tout pour son fils. Rencontre dans le quatre étoiles Hôtel Murano avec deux étoiles montantes du cinéma d'Amérique latine.
Ecran Noir : D’où est venue l’idée du film ?





Pablo Trapero : Avant même l’idée de tourner en prison, j’avais envie de faire un film sur la maternité. J’avais déjà fait un film avec Martina [Gusman]. Je voulais tourner à nouveau avec elle comme personnage principal. Puis est venue cette révélation sur l’incarcération des enfants, qui m’a beaucoup touché et ému. C’est ce mélange d’idée qui a donné Leonera.

EN : Ces enfants en prison, c’est en effet une révélation…

PT : Oui, ça se passe comme ça dans beaucoup de pays, y compris la France. La seule différence, c’est l’âge jusqu’auquel les enfants peuvent rester avec leur mère. J’ai découvert ça en faisant des recherches documentaires. Je pensais que ce n’était qu’en Argentine. Cela peut varier de 18 mois, comme en France, à six ans… Il y a une différence de prisons aussi en fonction du pays…

EN : Vous avez tourné dans une vraie prison ?

PT : Dans trois prisons différentes, en fait. Dans les deux dernières unités, il s’agit d’ailleurs de vrais prisonniers. Dans la première prison, j’ai utilisé des comédiennes, car il n’était pas possible de filmer des prisonnières en même temps que des enfants. Mais les actrices jouent avec leurs vrais enfants.

EN : Et vous, Martina, en tant que comédienne, comment avez-vous abordé Leonera ?

Martina Gusman : Moi aussi j’ai beaucoup de questions au sujet de ces enfants incarcérés. Je n’ai pas toujours les réponses. Les enfants ont le droit d’être libres mais aussi celui d’être élevés par leur mère. Ce qui est contradictoire dans le cas de mères emprisonnées. Je pense qu’il faut réfléchir au cas par cas, qu’on devrait davantage réfléchir à des incarcérations dans des appartements…

PT : Pour moi ce qui est important, c’était que le spectateur ait les deux points de vue. Le problème c’est que les deux options peuvent se comprendre. Ce qui aurait été très négatif, c’est que la grand-mère enlève l’enfant, outrepassant les choix de la mère et de l’enfant. Si ça c’était bien passé avec la mère de Julia, l’histoire aurait été différente, elle aurait pu s’occuper de l’enfant. Nous avons rencontré des femmes dans cette situation. Mais par contre, il y a aussi des femmes qui ont subi des violences sexuelles dans des familles nombreuses : elles préfèrent garder leur enfant ! Mais aussi les femmes sans domicile, pour qui il est préférable d’élever leur enfant en prison. C’est pour ça que chaque cas est différent, humainement comme juridiquement. La loi devrait prendre en compte les cas selon leurs spécificités.

EN : Marina, comment créer un tel personnage ?

MG : On a quasiment fait un an de recherche, notamment avec des femmes qui ressemblent à Julia. Le personnage est la composition de plusieurs femmes rencontrées. Après, c’est un processus similaire à celui que vit Julia quand elle rentre en prison. Elle apprend les codes, où est sa place. En fait, comme j’ai travaillé depuis le tout début de l’écriture du scénario, j’avais intégré Julia en moi.

EN : Combien de temps tout cela vous a –t-il pris ?

PT : Une année de recherche, dix semaines de tournage et finalement deux ans au total. La copie 35 mm sous titrée était en France le 5 mars, juste à temps pour que Thierry Frémeaux puisse faire sa sélection pour Cannes. On était proche de la copie finale mais nous avions peur que la date limite d’inscription soit dépassée. Il a finalement été choisi pour la compétition officielle du Festival, puis il est sorti en juin en Argentine. C’est le 4e film argentin le plus vu de l’année. Il a surtout ouvert le débat sur le thème des mères emprisonnées avec leurs enfants. Il y a eu des annonces gouvernementales pour un changement des lois, mais ce ne sont que des annonces.

EN : Vous aimez filmer les microcosmes, les lieux clos : ici la prison, la famille dans Voyage en famille

PT : J’aime parler des personnages, de personnes dans un contexte particulier. C’est très différent selon s’ils sont au travail, seuls ou en famille… Ce qui m’intéresse c’est de travailler sur ces liens différents, sur ces rapports qui changent en fonction du lieu. On est aussi la conséquence de notre travail. J’aime combiner les univers, intimes et publics. Même si on ne travaille pas, si on n’a aucune occupation, on est transformé par ça.

EN : Martina, ce rôle vous a donc changé ?

MG : Oui, ça m’a changé, absolument. Le fait d’avoir croisé toutes ces femmes, d’avoir écouté toutes ces histoires, ça m’a changé, ça m’a beaucoup enrichi. Ca m’a aussi permis de me féliciter de la vie que j’ai. Si j’étais née dans un autre quartier, j’aurai pu avoir un autre destin…


   MpM, vincy