Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Au Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul, où il était l’invité d’honneur, Mohsen Makhmalbaf a reçu son 100e prix, un Cyclo d’or pour l’ensemble de sa carrière. Le réalisateur iranien, qui a dû quitter son pays à cause de son engagement politique, a ainsi pu présenter une rétrospective des films de la Makhmalbaf film house, sa maison de production, dont certains sont inédits en France. Celui qui est considéré comme le chef de file, avec Abbas Kiarostami, de la nouvelle vague iranienne, revendique un cinéma mêlant réalisme et poésie, précision documentaire et décalage presque surréaliste. Car ce qui l’intéresse, en tant que cinéaste, c’est tout simplement de faire jaillir la poésie de la vie de tous les jours… et encore et toujours déjouer la censure pour tenter de changer le monde avec sa caméra.
Ecran Noir : Pour le public français qui n’a pas eu la chance de voir vos derniers films, dites-nous quelques mots sur l’orientation qu’a pris votre cinéma depuis Kandahard





Mohsen Makhmalbaf : Cela fait quatre ans que je suis parti d’Iran. Pendant ce temps, la Makhmalbaf film house a fait cinq films en Inde, en Afghanistan et au Tadjikistan. Hana [sa plus jeune fille] a également fait un documentaire sur le tournage de sa sœur [A cinq heures de l’après-midi, de Samira Makhmalbaf]. Mes deux dernières œuvres personnelles, qui n’ont pas été vues, sont plutôt de facture philosophique. Je pense qu’elles n’ont pas été montrées car, commercialement, elles ne peuvent pas rapporter grand-chose… Et comme il s’agit de films à portée philosophique et en relation avec la situation en Iran, ils ont énervé le gouvernement. En réaction, une bombe a été jetée lors du dernier tournage de Samira [Two legged horse] et il y a eu 20 blessés et un mort.

EN : Votre cinéma semble toujours à cheval entre un fort réalisme et un ton poétique complètement décalé, comme s’il fallait balancer entre ces deux extrêmes pour saisir la vie ?

MM : Je suis d’accord avec cette idée, car je suis à la recherche d’un réalisme poétique. Réalisme, car si le cinéma s’éloigne trop de la vie, il perd son âme. Et poétique car, s’il s’approche trop de la vie, s’il est trop réaliste, cela ressemble à la vie de tous les jours et ça n’a pas d’intérêt non plus. Le mouvement de balancier entre ces deux aspects m’intéresse pour ne pas rester trop terre à terre. Je peux par exemple faire le parallèle avec la peinture. Imaginons que je compare Dali et Magritte : le premier est surréaliste, le deuxième est réaliste et surréaliste en même temps. Comme si Magritte avait les pieds sur terre et la tête dans les nuages tandis que Dali est en suspension dans l’air, la tête et les pieds dans les nuages. Un jour, je suis sorti de la salle devant un film qui ne ressemblait à rien de la vie de tous les jours. Et une autre fois, dans un autre festival, c’était le contraire : le film ressemblait trop à la réalité, sans aucune poésie, et je suis parti aussi. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de voir la poésie sortir de la vie.

EN : Il y a une évolution dans votre cinéma qui est passé d’un point de vue presque "moralisateur" à une tentative plus neutre d’analyser le comportement de vos personnages, sans porter de jugement. Comment s’est fait ce cheminement ?

MM : Ce genre d’évolution dépend de l’évolution de l’individu. Vous savez, moi je suis le produit d’une révolution. C’est comme si l’on parlait de Che Guevara : quand il était révolutionnaire, il n’a fait qu’énoncer des slogans. Mais s’il avait vécu 20 ans de plus, il aurait sûrement changé ! Mes premiers films sont des produits de cette révolution. Aussi, quand la déception a commencé, je ne suis pas allé vers une autre révolution mais je me suis dirigé vers la poésie.

EN : Est-ce plus efficace ?

MM : En général, on fait la révolution pour résoudre un certain nombre de problèmes mais l’Histoire montre qu’au contraire, la plupart du temps, les révolutions créent d’autres problèmes. Par contre, le peuple iranien a vécu avec la poésie. Autant l’Occident a la photographie et la peinture, autant l’Orient est plein de poésie. Bien sûr, la première chose que fait la politique, c’est de tuer la poésie. Parce que la poésie est un regard et une morale, au même titre que la politique. Quand nous vivons de manière poétique, nous partageons notre vie avec les autres. En politique, il s’agit de prendre aux autres, et c’est ce qui établit la violence.

EN : Quel regard portez-vous sur le cinéma en tant qu’art mais aussi média ?

MM : A chaque période de ma vie, il a représenté quelque chose de différent. Maintenant, je crois que j’ai appris à l’utiliser pour des motifs différents. C’est comme la bouche, qui nous sert pour manger, parler, respirer… Parfois, je me suis battu à propos du cinéma, je l’ai utilisé pour montrer la beauté et changer les mentalités.

EN : Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ou trouvez-vous cette étiquette réductrice ?

MM : Il faudrait demander à ceux qui donnent ce genre de noms… Personnellement, je n’aime pas le cinéma pour le cinéma. Le cinéma doit changer la situation comme, à mon avis, certains de mes films l’ont fait. S’il n’y avait pas de films dans le monde, que se passerait-il ? Le cinéma change tout, influe sur les vêtements comme le langage. C’est une fenêtre ouverte sur différentes parties de l’Humanité. Sans le cinéma, chacun resterait confiné dans son petit village, alors que là, dans combien de pays êtes-vous allée sans bouger ? En regardant un film, je connais mieux les gens d’un pays lointain que mes propres voisins. Or, toucher les gens, c’est toucher le monde en général. Je suis persuadé qu’il existe un bon côté dans l’image, même s’il y en a un autre qui est mauvais.

EN : Et le cinéma iranien contemporain, comment le percevez-vous ?

MM : Le cinéma iranien est mort deux ans avant la révolution quand il est entré en concurrence avec le cinéma hollywoodien. Après la révolution, il n’a plus eu de concurrence. C’est la censure qui en a défini les limites, et donc les cinéastes ont dû chercher un moyen de dire ce qu’ils avaient à dire, notamment en s’accrochant à la poésie persane. Pour autant, tous les films iraniens ne sont pas poétiques, il y en a peut-être 5%... mais c’est déjà pas mal ! On ne peut pas en dire autant du reste de la production. Les films vus en France appartiennent à ces 5% et autrefois le peuple iranien les voyait aussi… mais c’est de moins en moins vrai.

EN : Parvenez-vous malgré tout à être optimiste quant à l’avenir ?

MM : Pas ces temps-ci, car la censure atteint des sommets. Je suis parmi ceux qui pensent que la censure peut aider la création : on verra si une censure à 100% permet de trouver de nouveaux moyens d’exprimer ce que l’on a à dire. Mais si l’on serre trop la gorge de quelqu’un, il finit par mourir… Savez-vous comment l’on fait danser les éléphants ? On leur chauffe la plante des pieds en jouant du tambour, donc ils soulèvent leurs pieds pour les refroidir. Ensuite, c’est comme le chien de Pavlov : on les amène au cirque, on joue du tambour et ils croient que le sol est chaud. Mais si c’est trop chaud, l’éléphant ne peut plus lever ses pattes et il se brûle. Le cinéma iranien, c’est cet éléphant brûlé.

EN : Dans l’un de vos derniers films, Sex and philosophy, un poète très célèbre se plaint du temps que lui prennent ses admirateurs. Et vous, quel est votre rapport au public ?

MM : Cela ne concerne pas que le poète : nous avons tous un temps de vie limité. Dans ce bref délai, il faut choisir à qui et à quoi l’on va consacrer son temps. Si l’on choisit pour vous, quelle part vous reste-t-il ? Personnellement, tous ces gens qui prennent le temps des autres, je les appelle des "assassins". www.cacanadagooseoutlet.com


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