Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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La Fée est la nouvelle fantaisie de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy : une histoire d'amour contrariée entre une fée et un veilleur de nuit qui a fait l'ouverture de La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en mai dernier. Comme sur leurs films précédents, le trio a travaillé ensemble à l’écriture du scénario ainsi qu'à la réalisation du film dans lequel ils sont aussi acteurs.

Ils étaient déjà venus au Festival de Cabourg pour Rumba, et ils étaient de retour cette année pour présenter La Fée. L’occasion de rencontrer le couple Fiona Gordon (la fée) et Dominique Abel (le veilleur de nuit) pour quelques questions...

EN : Après L’Iceberg et Rumba, La Fée est une évolution vers un cinéma à la fois plus choral et plus social…





Fiona Gordon : C’est naturel de chercher une autre facette qu’on n'a jamais montrée et de surprendre le public, mais on fait ça à chaque fois.

Dominique Abel : On a de nouvelles envies en fonction des frustrations sur les films précédents mais aussi des idées du moment, c’est plus amusant de changer, on n’a pas envie de faire toujours la même chose.

FG : En même temps, c’est toujours un peu la même chose parce qu’on garde la même direction : pour nous c’est un peu la beauté de l’inconformité, c’est la poésie qui existe dans la différence entre chacun.

EN : Est-ce que tout le monde pourrait être une fée ?

DA : La fée du film c’est quand même un personnage humaniste avant tout, évidemment il y a une complicité avec les spectateurs. Tout le monde sait bien que c’est une fée foireuse même si elle réalise quelques petits trucs un peu étonnants, ça fait partie de notre humour. Le personnage c’est une humaniste active, c’est quelqu’un qui enfreint un peu les interdits pour aller offrir à ceux qu’elle aime ce dont ils ont besoin. Et dans le monde actuel il y a pas mal de besoins…

FG : Elle a un côté très casse-gueule cette fée, justement ce n’est pas une humaniste qui réussit tout, car ça foire des fois, ça faisait partie du plaisir. Elle veut faire du bien mais elle fait parfois plus de mal car elle met un caillou dans les rouages.

EN : Cette fois le burlesque côtoie encore plus le social avec trois clandestins dans une voiture abandonnée qui espèrent traverser la mer…

FG : Dans notre quotidien, on habite à Bruxelles, tous les jours on croise des clandestins qui cherchent quelque chose, ils cherchent aussi un endroit où habiter, c’est très commun comme problème, on connaît tous ça. Il y a beaucoup de gens qui en parlent, ça fait partie de notre existence. Mais on n’a pas une vocation de cinéma engagé, c’est un don de faire du cinéma engagé pour parler de ça sans taper sur la tête des spectateurs avec un marteau. Nous, on n’a pas spécialement ce don-là, mais souvent ça revient par petites touches dans nos histoires. Ces clandestins sont là comme ils sont dans la vie, un peu à la périphérie.

DA : D’ailleurs, on les a traités comme tout les personnages de notre film, ce sont des gens qui sont un peu à l’écart de la société ou au bord d’être marginal. La fée est internée en hôpital psychiatrique, le veilleur de nuit est un peu solitaire et malchanceux, le voyageur aussi solitaire perd son chien, le patron du bar myope s’est fait retirer son permis… On a choisi ces personnages parce qu’ils expriment bien la fragilité humaine. Il y a un côté clownesque de l’humain : c'est-à-dire qu’ils sont peut-être en marge mais ils veulent faire partie, c’est des gens qui tombent et qui se relèvent pour essayer d’y arriver. On partage sûrement ce côté-là avec les autres clowns du burlesque, c’est parler de ce côté comique et tragique de l’être humain. Dans un monde ou il faut être performant ou efficace les clowns sont là pour dire ‘moi je ne suis pas comme ça, ce n’est pas possible, je ne vais jamais y arriver’. Je pense que la grande majorité des êtres humains ressentent ça.

EN : Pourquoi avoir choisi Le Havre comme décor ?

DA : Ce n’est pas anodin, c’est un choix qui était dans notre tête depuis des années, on a pas mal été en tournée théâtrale autour de cette ville et même dans la ville. On se disait toujours : il n'y a qu’une ville comme ça, elle apporte une profondeur humaine dans l’image et donc on voulait s’en servir un jour. Et puis pour La Fée on a un peu écrit en pensant à cette ville. Nos longs-métrages précédents, c’était bucolique, ça se passait au bord de la mer dans des petits villages. Ici on avait besoin d’un univers plus chaotique et plus urbain mais sans perdre le côté poésie ni perdre le côté intemporel qu’on essaye de mettre toujours dans nos films. On aime bien créer des fables avec un côté comme ça qui se décolle de l’actualité pour mieux parler des êtres humains. Là dans Le Havre c’était un vrai bonheur parce que avec ces périphéries et cette architecture de béton et aussi le côté moderniste on ne sait plus si on est dans les pays de l’est ou aux Etats-Unis ou en Europe, on ne sait pas dans quelle période on est. Tout est grand au Havre : c’est un port, c’est de la grande industrie, c’est de la pétrochimie, c’est des immenses grues, c’est des containers…

FG : C’est différentes architectures qui servent bien nos personnages, ils sont dans un univers trop grand et eux ils sont tout petits.

DA : Le port brasse des gens qui viennent d’ailleurs, pour trouver des emplois ou à la recherche d’un monde meilleur, ça se dit cinégénique ? On peut sentir tout ça dans l’image.

EN : Comment préparez-vous les différentes chorégraphies et cascades ?

FG : On a beaucoup répété tout le travail. Au théâtre, on est à chaque fois devant un nouveau public et ça donne de l’adrénaline, mais même au théâtre ça peut devenir mécanique. On essaye de faire en sorte de garder la fraîcheur pour donner l’impression que c’est la première fois et que c’est spontané. Cette fois-ci, pour La Fée, on a improvisé un peu plus que voulu car on n’était pas tout à fait prêt ! Et c’était gai de pouvoir faire ça aussi, dans les danses parfois cinq minutes avant de tourner on n’avait pas tout et on trouvait tel geste sur le moment.

DA : Pour nous, c’est important d’être au taquet niveau performance physique, on fait le mieux qu’on peut et on va dans des registres qui ne sont pas les nôtres. On n’est pas danseurs professionnels et je crois que c’est peut-être pour ça que les gens s’identifient à nos personnages. Dans la chorégraphie on cherche ce côté légèrement un peu foireux. Quand on travaille avec d’autres acteurs on cherche ça, au Havre on a fait un casting très ouvert à la population locale et on a trouvé certains rôles chez des gens qui débutent, voire de complets amateurs. Ils ont cette fragilité naturelle que nous on doit travailler en tant que clowns professionnels.

FG : On veut un jeu très généreux et pas une interprétation psychologique cérébrale et donc on essaie le plus possible d’être très visuel et très naturel.

En : Si, comme dans le film, une fée vous accordait trois vœux pour votre prochain film, ça serait quoi ?

FGordon et DA : Une bonne idée… de l’argent pour le tournage… et du talent !


   Kristofy