Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Invité d’honneur des Rencontres Henri Langlois 2011, Arturo Risptein s’est présenté en conférence de presse aux côtés de sa compagne et scénariste Paz Alicia Garciadiego. Le réalisateur du Chateau de la pureté, L'Empire de la fortune, La Reine de la nuit, Carmin profond..., véritable monstre sacré du cinéma mexicain, a vite mis les journalistes à l’aise, répondant avec humour et ironie au feu nourri des questions. C’est donc une figure passionnante du 7e art contemporain qui a dévoilé son passé, ses expériences et son appréhension vis-à-vis du cinéma d’aujourd’hui…
Pourquoi avez-vous accepté de présenter votre dernier film (Las Razones del Corazon) en avant-première au festival de Poitiers ?





Arturo Ripstein : On n’accepte pas. On est invités. Et quand on t’invite, on peut seulement dire merci. Il y a plusieurs ligues dans le cinéma notamment les ligues américaines qui sont au sommet, les ligues de ceux qui sont importants, ceux qui gagnent des prix et sont célèbres et il y a le reste. Je me considère dans cette dernière partie. Alors lorsque l’on t’invite, on dit merci et on y va.

Vous avez néanmoins une filmographie assez impressionnante…

AR :C’est plutôt la persévérance qui est impressionnante.

Pourtant quand on fait quelques recherches sur vous, on se rend compte que vous être présenté comme le "maestro du cinéma mexicain", acceptez-vous cette étiquette ?

AR : [En français ] Imagine les autres alors ! C’est à cause de l’âge et de la quantité d’année. Je me considère comme un ouvrier du cinéma plutôt qu’autre chose.

Vous avez toujours côtoyé le milieu du cinéma. Fils d’un producteur, vous avez par exemple commencé à fréquenter les plateaux de Luis Buñuel à l’âge de 21 ans en tant qu’assistant. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ? A-t-il influencé vos œuvres ?

AR : Je n’ai jamais vraiment été son assistant. Je le connaissais car c’était un ami de mon père. Lorsque j’ai commencé dans ce milieu, il n’y avait malheureusement pas d’école de cinéma. Pour faire du cinéma, il fallait aller voir les films et lire beaucoup sur le sujet. En tant que fils de producteur j’étais privilégié de pouvoir demandé de voir les tournages de Buñuel. Je n’ai assisté que quelques jours à L’ange Exterminateur, en posant des questions, prenant des photos et des notes. C’est horrible après tout d’être assistant de Buñuel sans l’avoir vraiment été. C’est horrible d’être son héritier, sans que cela soit vrai. Après tout mes films ne ressemblent pas du tout aux siens. Les thèmes traités sont totalement différents ; car je filme mieux ! (rire général)

Êtes-vous ironique ou le pensez-vous vraiment ?

AR : [En français] Qu’est ce que vous croyez ? (rires). J’aurai adoré que mes films ressemblent à ceux de Buñuel, comme j’aurais aimé être son véritable assistant. Mais rien n’est vrai. Il y a un véritable fossé culturel entre nous deux : Buñuel est arrivé après les années 20 du milieu surréaliste français jusqu’aux années 40. De mon côté je suis né justement pendant les années 40, et je suis encore moins surréaliste. Je suis juste mexicain, c’est pire !

Vos films traitent de sujets sensibles et graves. N’avez-vous jamais ressenti le besoin de vous tourner vers d’autres registres comme la comédie par exemple ?

AR : C’est de l’humour noir, donc de la comédie quand même pour moi. Par exemple, la Perdition de los Hombres demeure une comédie, certes bizarre, mais une comédie quand même. Les autres films, même les plus sévères et les plus austères possèdent beaucoup d’éléments de la comédie. Mais m’éloigner du registre que je maitrise le plus serait trop difficile pour moi.

Pourquoi ces thèmes de la solitude, de la souffrance et de l’enfermement ? Pourquoi avez-vous plus d’aisance dans ces thèmes ? Est-ce pour vous le Mexique qui est comme ça ?

AR : Quand on filme, on ne montre pas de passeport. Ce ne sont pas des films anthropologiques, sociologiques ou politiques. Je ne présente pas de portrait du Mexique. C’est inévitable de parler de ce qui nous entoure, mais l’enfermement et la solitude sont les thèmes auxquels je m’identifie le plus.

Y a-t-il donc un peu de votre solitude et de votre enfermement dans vos films, un peu de votre vécu ?

AR : Je filme pour deux raisons. Par rancune à la réalité et par peur. Les choses qui me font le plus peur sont celles qui m’ouvrent le plus les yeux.

Filmer ces thémes vous a-t-il donc permis de vous guérir de cette peur ? Une sorte d’entreprise cathartique à travers la caméra ?

AR : C’est comme se réveiller des cauchemars. Ils se terminent tôt ou tard et on se sent mieux. Je ne comprends pas comment on fait pour se réveiller tous les jours si on rêve avec une telle férocité. Je mène simplement mes rêves à l’écran. Parler de ces obsessions permet de s’ôter d’un poids sur nos épaules. L’église catholique l'a inventé, ils appellent ça la confession. Freud faisait la même chose, mais il demandait de l’argent. Les deux guérissent : on parle des choses et elles s’en vont.

Quelle est votre relation avec la musique de film ? Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec David Mansfield ?

AR : Je suis un analphabète musical. Une certaine utilisation de la musique au cinéma est bâtardise. Il y a de la musique qui te pêche du nez et qui te dit quoi sentir. Ce que tu dois penser. La musique peut être très facile, c’est une tentation dans laquelle on tombe sans culpabilité. J’ai toujours pensé qu’il était dommage que la vie réelle ne soit pas entièrement musique. On économiserait énormément. On éviterait toutes sortes de catastrophes car si la vie réelle avait de la musique de fond, on saurait quoi sentir. J’en utilise très peu dans les films pour en faire un commentaire lyrique. Mansfield est un ami de longue date. Nous parlons des films par Skype, des grands thèmes ; je siffle quelque chose et il le fait. Ensuite je le montre à Paz et elle me dit si c’est bien.

Paz Alicia Garciadiego : Ce que Mansfield apporte à nos films c’est un ton mélancolique en somme.

A travers votre filmographie, quel message aimeriez vous laissez aux jeunes réalisateurs d’aujourd’hui ?

AR : Aucun. Je leur recommande juste de travailler, et quand ces jeunes cinématographes me demandent des conseils, je leur réponds toujours avec la même phrase : « persister sans avoir d’espoir ».

C’est très pessimiste tout de même ?

AR : Non, en fait c’était Alexandre de Macédoine qui avait cette inscription sur son bouclier. Et il s’en est très bien sorti !

Puisque vous êtes présents dans un festival en France, pouvez-vous nous dire quelles caractéristiques du film français vous plaisent le plus ?

AR : C’est une question très difficile, car très vaste. Le cinéma français a été très important pour moi depuis longtemps. Ca a commencé avec La Kermesse héroïque de Jacques Feyder, et bien avant, avec Méliès. C’était très fréquent lorsque je rêvais d’être réalisateur que nous puissions voir un certain nombre de films français au cinéma, notamment ceux de Robert Bresson qui ont été de gros succès ; chose qui est impensable aujourd’hui. On a découvert toute la Nouvelle Vague au Mexique dans les cinémas. Les films français ont donc été fondamentaux pour ma part car ils ont rempli mon regard de merveille. Je me souviens qu’on sortait du cinéma avec mes amis, on discutait passionnément jusqu’à 6 heures du matin, et on se disputait souvent sur ces films. Alors qu’aujourd’hui, plus personne ne se dispute sur les films. Et comment le pourriez-vous ? Les films américains envahissent désormais tous les cinémas au Mexique. A peu prés 95% des films projetés au Mexique sont américains. Il n’y a pratiquement plus d’autres films, chose qui est regrettable.


   Propos recueillis par Yanne yager lors de la conférence de presse d'Arturo Ripstein