Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



Geremy Jasper
Andrew Steggall
Gabriele Mainetti
William Oldroyd
Sherwan Haji
Mike Mills
Mohamed Ben Attia
Majd Mastoura







 (c) Ecran Noir 96 - 17



A 32 ans, Sherwan Haji obtient son premier grand rôle au cinéma grâce au cinéaste Aki Kaurismäki, prix de la mise en scène à la dernière Berlinale. L'autre côté de l'espoir n'est pas que le sujet du film. Son acteur aime voir le côté positif des choses, même si rien n'est blanc, rien n'est noir. Rencontre avec un homme aussi charmant que clairvoyant dans un hôtel prêt de la Bastille, en une journée ensoleillée de fin d'hiver.
Ecran Noir : Quel est votre parcours ?




Sherwan Haji :
Ça peut être court comme ça peut être long. Je suis Syrien, un Kurde de Syrie plus exactement. Je suis né à l’Est de la Syrie, pas loin de la frontière turque. J’ai déménagé à Damas, parce qu’il n’y avait rien à faire là où j’étais. J’ai commencé à travailler là bas et a étudié à l’Higher Institute of Dramatic Art. C’est là que j’ai vu pour la première fois un film d’Aki Kaurismäki, L’homme sans passé. Ce fut mon premier contact avec la Finlande. Puis j’ai rencontré une finlandaise.

EN : A Damas ?
SH :
Oui. Nos conversations n’étaient pas résumées à Nokia. Nous avions en commun comme le cinéma. Et à notre premier rendez-vous, nous avons regardé un autre film de Kaurismäki. Aujourd’hui nous sommes mariés et nous avons une petite fille de six ans.

EN : C’est pour ça que vous avez émigré en Finlande. C’était avant la guerre ?
SH :
Tout à fait. Je travaillais déjà en tant qu’acteur en Syrie, dans des séries TV notamment. Quand j’ai été en Finlande, je savais que ce ne serait pas le plus facile des changements. Je laissais tout derrière moi. J’allais dans un pays avec une langue différente, une culture différente. Mais j’étais conscient de tout ça et ça m’a sans doute aidé pour que tout se passe bien.

"J'avais complètement oublié que j'avais postulé!"

EN : Faisons un bond dans le temps : comment avez-vous obtenu le rôle principal de L’autre côté de l’espoir ?
SH :
Comme je vous l’ai dit, j’avais conscience que ce serait dur de travailler comme comédien en Finlande. Aussi, j’ai commencé à faire d’autres activités. Mais pour répondre à votre question, j’ai reçu un mail d’une société de production qui cherchait un acteur du Moyen-Orient, de préférence syrien et parlant arabe et un peu finlandais. A ce moment là j’étudiais à Cambridge en Angleterre. J’ai répondu en envoyant ma photo, précisant que je vivais au Royaume Uni mais que j’étais citoyen finlandais. A ce moment là je ne savais pas que c’était pour un film d’Aki. Un mois plus tard, j’ai reçu un mail d’une autre société de production qui m’indiquait qu’ils avaient reçu ma candidature deux fois, la mienne et celle d’une agence de casting. J’avais complètement oublié que j’avais postulé. Comme je revenais régulièrement en Finlande pour voir ma famille, j’en ai profité pour accepter un rendez-vous.

EN : Vous saviez de quoi parlait le scénario ?
SH :
Je savais que ça parlait de la crise des réfugiés. Mais j’ignorai que c’était un film d’Aki Kaurismäki et je ne savais rien de l’importance du rôle. J’ai fais quelques tests. Puis, après un moment, ils m’ont rappelé et ils m’ont félicité d’avoir obtenu le rôle. C’est là qu’ils m’ont annoncé le nom du réalisateur et le fait que c’était le rôle principal. Et j’ai ressenti tout de suite une grande pression. C’était un mélange de bonheur et de peur. C’était un sentiment indescriptible. C’était mon premier grand rôle au cinéma.

EN : Mais vous n’aviez toujours pas lu le scénario ?!
SH :
Non ! Ils me l’ont donné pour que je le lise tranquillement. C’est d’ailleurs amusant car j’ai voulu prendre mon temps. Pour revenir chez moi il fallait quinze minutes de marche. Ça m’a semblé quinze ans. En rentrant chez moi, j’ai posé le scénario, je me suis dit qu’il fallait que j’attende le bon moment pour le lire et que je devais d’abord faire le vide dans ma tête et être le plus zen possible. Je me suis fait à manger. Je me suis reposé. A quatre heures de l’après midi, les producteurs m’ont appelé pour savoir ce que j’en pensais : je n’avais pas lu une seule ligne ! C’est alors que je me suis précipité sur le script.

EN : Et ensuite, on imagine que vous avez enfin rencontré Aki Kaurismäki ?
SH :
Oui. C’est un homme qui m’est apparu chaleureux, bienveillant, simple, clair. Tel que je me l’imaginais. J’étais très heureux et très honoré de rencontrer le cinéaste mais aussi l’homme.

"Généralement on ne faisait qu'une seule prise.

EN : Et comme réalisateur, comment travaille-t-il ?
SH :
On sait qu’il a un talent spécifique. Tourner avec lui est évidemment l’une des choses les plus importantes de ma vie. C’est un vrai maître. Il donne très peu d’explications sur sa direction mais elles sont toujours précises et claires. Il n’y a jamais trop d’arguments, de paroles ou de commentaires. Il sait mettre les gens à l’aise, leur offrir le confort nécessaire.

EN : Mais vous arrivez à suggérer des propositions ou tout est millimétré ?
SH :
Bien sûr. Je vais vous donner un exemple sur sa façon de faire. On a parlé de mon personnage, comment il est, comment il s’habille, quelles sont ses failles. Il a décrit le squelette de Khaled. Mais pour le reste, il m’a donné une complète liberté pour inventer son corps et son comportement. Il laisse de l’espace à ses acteurs pour que chacun apporte sa propre touche. Cela demande de travailler en amont, dans son coin, avant de tourner. Une fois sur le plateau, Aki pose sa caméra, choisit le cadre et il nous laisse jouer avec « s’il vous plaît ». Bien sûr on sait ce qu’est un film de Kaurismäki, donc on adapte notre jeu à son style. Et lui, si quelque chose, un détail souvent, ne vas pas, il ajuste, pour accentuer ou diminuer certaines choses. Et si tout est bon, il dit juste « merci ! on passe à la suivante !». Il y a des réalisateurs qui vous épuisent à vouloir tourner vingt fois une séquence, souvent parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent, parce qu’ils manquent de confiance. Aki est exactement l’inverse. Tout est limpide pour lui. Généralement on ne faisait qu’une seule prise ! De temps en temps, on en faisait deux, trois, quatre. Mais jamais plus. Et souvent c’était à cause d’un détail technique ou parce qu’il y avait une envie d’expérimenter la scène autrement.

EN : Et sur le plateau, cet esprit était partagé ?
SH :
Il faut savoir qu’il y avait une vraie relation humaine sur le tournage. Faire en sorte qu’une équipe s’entende bien, se respecte, ce n’est pas si facile. Je pense que le mérite revient à Aki. Il faut un très grand réalisateur pour instituer ça, pour éviter des relations « animales », la jalousie ou la peur par exemple. Et ça vaut pour n’importe quelle œuvre artistique collective ou dans le monde du travail. Moi, ça m’a aidé à m’intégrer.

EN : Vous étiez le débutant en plus, le « bleu » du film.
SH :
Tout à fait ! Mais tous sur le tournage ont imposé cette manière de « vivre ensemble, chaleureuse et pleine de compréhension. Tout le monde était sur le même bateau et connaissait la destination. On embarquait tous dans la même histoire, sans vouloir tirer la couverture à nous.

"Je me suis senti l’obligation de le faire."

EN : Justement, quand vous avez lu le scénario, qu’en avez-vous pensé du sujet, en tant que Syrien évidemment ?
SH :
Vous savez ma première pensée quand on m’a fait part d’un rôle de réfugié syrien dans un film, a été de croire que je jouerai un homme faisant des pizzas en arrière-plan. C’était ma grande espérance… C’est normal : c’était la première fois qu’on m’offrait un rôle dans un film européen. Je suis Syrien et j’ai pleinement conscience de ce qui arrive dans mon pays. Aussi quand j’ai lu le scénario, je me suis senti l’obligation de le faire et de manière qui n’était pas « ordinaire ». Car c’est un sujet très lourd. Mais ce qui m’a plus c’est qu’il n’a pas voulu faire du réfugié une victime. C’était un personnage normal, ni un méchant, ni un gentil, ni un marginal. C’était un être humain et c’était agréable de lire ça. Bien sûr il y a une forme de tristesse dans le destin de ce personnage, mais j’étais enjoué à l’idée d’incarner cet homme. Il n’y a pas d’anges sur la Terre et en chaque être il y a une part un peu sombre. C’était si bien équilibré dans le script. Et ça m’a motivé à faire du mieux que je pouvais.

Quant au sujet, on sait tous que la guerre en Syrie, commencée il y a sept ans, a obligé les gens à quitter leur pays. Tout le monde me demande ce que je pense de ce conflit, de cette crise des réfugiés. Je leur réponds que s’ils veulent comprendre ce qui arrive, il faut qu’ils s’imaginent la guerre, avec ses bombes et ses armes, en bas de leur immeuble, à côté de leur maison. Vous avez alors deux chois : vous participez à cette guerre ou vous la fuyez. Que choisissez-vous ? Voilà ce que ressentent les Syriens. Ce sont des êtres comme les autres, avec leurs bons et mauvais souvenirs, leurs vies. Et ce qui est fort chez Aki, c’est qu’il parle, qu’il saisit de cette expérience humaine. Il ne décrit pas le conflit d’un point de vue politique, même si le film est engagé politiquement, il ne s’intéresse qu’au parcours du personnage dont le destin est bouleversé par la guerre et à sa rencontre avec un Finlandais qui décide de changer de vie. Leurs itinéraires sont finalement assez similaires. C’est là que réside le courage d’Aki : tel un Don Quichotte, il est capable de porter une telle histoire maltraitée par l’actualité tout en nous rappelant que nous oubliant le côté humain.

EN : C’était donc pour vous une grande responsabilité d’incarner ce personnage ?
SH :
Oui. Je ne pouvais définitivement pas le refuser, professionnellement évidemment, mais aussi humainement. Peut-être que ce rôle m’a aussi changé personnellement, en faisant évoluer mon opinion sur mes concitoyens. Comme je vous l’ai dit, nous ne sommes pas des anges, mais pourquoi ne montrer que les mauvais côtés ? Quand quelqu’un vous frappe, vous croyez vraiment qu’en retour il va vous embrasser ?

EN : Pourtant, il y a quelques méchants dans ce film… Je pense à ces nationalistes xénophobes…
SH :
Aki ne cache rien : il veut que les choses soient claires. Il montre le bien, le mal, et ce qu’il y a entre les deux, mais il ne triche jamais avec le public. Il y a là aussi une forme de responsabilité : artistes, politiciens, journalistes se doivent de raconter la vérité. Mais quand vous regardez bien, la télévision vous montre la guerre, la famine, mais où sont l’amour et la solidarité ? Or, ça ferait la différence, ça rendrait peut-être le monde meilleur. Vous pouvez faire un film sur ce que vous voulez, mais Kaurismäki a choisi ce sujet parce que ça lui tenait à cœur.

"Il refusait la caricature, le stéréotype du réfugié."

EN : Une des premières choses « occidentales » que vous faîtes dans le film est d’aller boire une bière avec un autre réfugié.
SH :
Chose que j’évite de faire parce que ça donne un peu de ventre ! C’est une chose que beaucoup de gens ignorent mais en Syrie, nous avons des bars, nous buvons. Pas tout le monde. Mais nous avons hérité d’une grande culture, nous connaissons les Lumières. Et j’en reviens à l’intelligence du scénario d’Aki Kaurismäki : il y avait beaucoup de détails, de connaissances sur les habitudes des Syriens. Il refusait la caricature, le stéréotype du réfugié. La Syrie n’est pas un seul peuple : il y a des chrétiens, des Kurdes, des athées… Il fallait que j’incarne cette diversité.

EN : Est-ce que ça été facile de venir en Finlande et de vous intégrer ?
SH :
Tout est difficile. Il faut juste le faire. S’intégrer est très compliquer mais être kurde en Syrie n’est pas plus facile. Si vous voulez du travail, il faut apprendre une autre langue, cohabiter avec plusieurs cultures et aller dans les grandes villes pour s’éduquer ou travailler. J’avais donc cette expérience en moi. Et j’essaie toujours de voir le bon côté des choses. Mais avouons-le, en Finlande, il n’y a pas les problèmes de religion, de nationalisme, il y a plus de démocratie, d’égalité… Je suis cosmopolite et j’aime m’ouvrir aux autres. Mais je n’ai pas abandonné ce que mon passé syrien m’a appris. Emigrer est une expérience enrichissante. Si vous n’acceptez pas les autres, évidemment on ne parle pas de quelqu’un qui fait quelque chose de mal, mais ça arrive partout ça, vous restez ignorant. Voyager est une très belle chose. J’espère qu’un jour tout le monde voyagera et apprendra de ses rencontres qu’il y a de l’humanité partout. Comme dans le film. On a besoin de quelqu’un comme Aki pour nous le rappeler.

EN : Pour finir, avant ce film, vous avez créé une société de production, Lion Line. Dans quel but.
SH :
Vous savez il y a un mois, j’ai été diplômé universitaire…

EN : Félicitations ! C’est décidément une grande année pour vous !
SH :
Merci. Ce n’était pas l’année plus facile, mais rien n’est facile. Il faut travailler. Vous récoltez si vous semez. J’essaie de faire de mon mieux. Quand j’ai créé ma compagnie il ya quatre cinq ans, je savais que ce ne serait pas facile de travailler comme acteur, alors il fallait que je fasse autre chose. Car je veux travailler. J’ai produit des œuvres minimalistes et expérimentales avec des artistes, en parallèle de mes études. Là je suis en train de réveiller la société. Comme Aki, je voudrais être producteur, réalisateur, scénariste. Après je ne sais pas encore quelle histoire je vais raconter : ça peut être sur un vieux finlandais, une chanteuse d’opéra, ou une histoire d’amour…

EN : Apparemment, ce sera le dernier film de Kaurismäki...
SH :
J’espère que non. Mais il est fatigué. Ce n’est pas facile d’être Don Quichotte !

EN : Vous pourriez prendre la suite...
SH :
Ce serait un grand honneur de reprendre ce flambeau. Je suis très fier d’avoir pu travailler avec lui.

EN : Vous savez qu’en France, il est populaire. Ces films attirent de nombreux spectateurs dans les salles.
SH :
Oui j’ai appris ça et j’ai été réellement surpris ! Même au restaurant, des gens que j’ai croisés le connaissent. Ça dit quelque chose sur les Français. J’espère que ce film leur plaira.


   Vincy