Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 18



La durée est une donnée fondamentale du cinéma de Lav Diaz, qui nous a habitués à des films de cinq ou huit heures (From what is before, A Lullaby to the Sorrowful Mystery…). Season of devil, présenté en compétition lors de la Berlinale 2018, fait donc pour lui figure de moyen métrage, puisqu’il dure « seulement » 4h. Quatre heures dont on ressent malgré tout chaque minute, englués que l’on est dans une intrigue située à la fin des années 70, sous la dictature de Ferdinand Marcos, lorsque des milices paramilitaires sont créées, officiellement pour faire régner l’ordre, et en réalité plutôt pour tyranniser les civils. Le film dépeint ainsi la vie d’un petit village tombé sous la coupe de l’une de ces milices toutes-puissantes qui multiplie les exécutions, les viols et les actes de violence gratuite, instaurant un climat d’angoisse permanente.

Le parallèle avec notre époque, et les Philippines du président actuel (Rodrigo Dutertre), est transparent. Une attaque frontale revendiquée par Lav Diaz, qui veut voir dans le cinéma un outil formidable pour dénoncer l’autoritarisme et la dictature, et éveiller les consciences en prévision d’une inéluctable révolte. Rencontre avec un réalisateur aussi engagé que passionné.

Ecran Noir : La saison du diable est un film éminemment politique. Pouvez-vous nous dire quelques mots du contexte politique spécifique dans lequel il est né ?





LD : Si vous suivez l’actualité, vous devez le savoir : nous avons un nouveau président depuis 2016. Il s’appelle Duterte. Le film est né dans un contexte d’urgence suite à son élection. Un besoin de s’engager contre les événements qui ont eu lieu aux Philippines, et notamment des milliers de crimes et de violations contre les droits humains. Je voulais que le film se confronte à cette réalité.

EN : A-t-il été possible de montrer le film aux Philippines ?

LD : Oui, cela a été possible, nous sommes encore libres. Il est sorti à Manille au mois de mai. Dans 9 salles, puis seulement dans 4 ou 5. Mais seules quelques personnes l’ont vu. Les gens ont peur. Les salles qui ont arrêté de le passer ont dit que personne ne venait le voir. Il y a un climat de méfiance, de surveillance, aux Philippines. C’est toujours un pays démocratique, mais nous savons qu’il est dangereux de se confronter aux problèmes. Et puis bien sûr, l’autre raison, c’est que le film dure quatre heures ! Les gens ne sont pas habitués à cela… En plus, c’est en noir et blanc ! Les gens n’ont pas le temps de regarder un film de 4h en noir et blanc qui en plus est politique. Ils ont peur qu’on les accuse d’être des opposants au régime. Ils veulent éviter ça comme la peste ! Mais c’est normal ! Quand on fait ce type de cinéma, c’est exactement ce à quoi on s’attend. On ne s’attend pas à des récompenses ou des éloges. On sait que ça va être compliqué.

EN : Vous sentiez-vous en sécurité en faisant le film ?

LD : Eh bien, être en sécurité est relatif. On n’est en sécurité nulle part. On est en sécurité quand on est prudent. Je suis prudent, nous sommes prudents. Mais en même temps, on sait qu’il y a un danger à cause de ce que nous faisons. A travers le film, nous attaquons des problèmes spécifiques, des personnes en particulier. Ils le savent.

EN : Mais vous disiez que c’est aussi à ça que sert le cinéma.

LD : Le genre de cinéma que je fais, oui. J’essaye d’être responsable. Je ne veux pas faire de divertissement. Je cherche à faire des films qui soient plus dans le domaine artistique que commercial.

EN : Et qui peuvent avoir une influence sur le monde.

LD : Bien sûr ! Je crois que le cinéma a ce pouvoir. Sinon je ne ferais pas ce type de films. Je crois que le cinéma peut encore changer les gens, qu’il peut avoir une influence sur eux. Qu’au moins il peut créer des échanges sur des sujets graves. Je crois toujours dans le cinéma. C’est un art exceptionnel. Il peut être un vecteur de changement. On peut l’utiliser comme un outil pédagogique pour éveiller les consciences à ce qui se passe actuellement aux Philippines : la répression, le populisme, le fascisme… Le cinéma peut faire partir du combat. Comme la poésie, la musique, la littérature… On peut utiliser toutes ces formes d’art pour engager le combat contre les maux qui touchent les Philippines. C’est comme vous, les critiques. C’est votre rôle de propager ce genre de choses. C’est primordial.

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