Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



Karim Aïnouz
Toni Servillo
Félix Dufour-Laperrière
Jayro Bustamente
Gilles Perret
Hélène Giraud
Ryusuke Hamaguchi
Rohena Gera







 (c) Ecran Noir 96 - 20



Nous sommes en mai. Le soleil est radieux. Le ponton du Majestic à Cannes accueille l'équipe brésilienne de La vie invisible d'Euridice Gusmao, qui recevra quelques jours plus tard le Prix Un certain regard du meilleur film. Karim Aïnouz - Madame Satã, Praia do Futuro - a adapté un best-seller de Martha Batalha avec brio. Un superbe mélodrame qui en dit long sur la place de la femme au Brésil. Il nous parle en français, parfois en portugais ou en anglais, de cette aventure intime, avec générosité et volubilité.
Ecran Noir: Pourquoi avoir adapté ce roman de Martha Batalha, Les Mille Talents d'Eurídice Gusmão (publié chez Denoël en France, ndlr)?





Karim Aïnouz: Ce n'est pas compliqué en fait. C'est très personnel. Mon premier court-métrage, c'était sur ma grand-mère. Je viens d'une famille de femmes. Mon père nous a quittés très très tôt et j’ai étéélevé par ma mère. Ma grand-mère a subi la même histoire : elle a été abandonnée par son mari et elle a élevé ses filles toutes seules. J'avais fait un court-métrage en 1991 sur le sujet. Et en 2015 ma mère est partie et le producteur du film m’a présenté le script de ce roman. J’ai trouvé tellement de choses en commun. Même le nom de Guida (l’une des deux sœurs du film, ndlr) c’était celui de ma tante… Il y avait beaucoup de choses très proches et je sentais aussi que c'était le moment de raconter cette histoire, cette thématique. À partir d'un roman, je pensais que c'était ce serait peut-être une autre façon de parler de la même chose mais dans un autre format. J’aimais beaucoup les personnages de ce livre en plus, mais le roman n’était pas simple à adapter. J’ai du couper beaucoup de l'histoire. Souvent, les romans, ça peut donner une belle série télé mais c'était pas le but du jeu.

EN: On a l'impression de regarder une "super telenovelas" en cinémascope...

KA: C’est autre chose. Mais justement ça aussi ça m’a plu. J’ai grandi au début des années 70 avec les telenovelas incroyables de Janete Clair. Et je me disais qu’avec tout ce qu’il se passe au Brésil et dans le monde, ce serait bien de trouver un format où je puisse toucher le plus grand nombre de gens. Le mélodrame c'est dans l’ADN du Brésil.

EN: C'est même très présent dans la littérature lusophone...

KA: Oui, d’ailleurs le Portugal est présent avec le fado d’Amalia Rodrigues à la fin. C’était donc un film idéal parce qu’il était important pour moi et pour le Brésil, où tout est devenu compliqué, et même tragique. Avec la mort de ma mère, c’était une façon magique de ce qui me tenait à cœur.

EN: Mais ce n’est pas une telenovela. La fin en tout cas aurait été différente dans une telenovela. Vous jouez beaucoup avec les faux espoirs. On croit souvent qu’elles vont enfin se croiser…

KA: Je ne voulais pas vraiment faire un mélodrame classique. Je voulais qu'on sente la douleur de cette femme, qui porte ses cicatrices qui ne se referment pas. Elles ne sont pas mortes l’une pour l’autre. Jamais. Elles sont absentes pour l’autre.

EN: Être une femme au Brésil ça semble compliqué. Elles sont dans l’ombre ou dépendent des décisions de leurs époux.

KA: C’était une des choses intéressantes du roman, qu’il commence dans les années 50. Le film se termine à notre époque, mais pas le livre. Mais justement, ce n’est pas moins compliqué pour les femmes aujourd’hui au Brésil. Avec la montée de l'évangélisme, avec l'arrivée la religion, j'ai trouvé que c'était un sujet en soi. Parce qu’il faut toujours se poser la question de savoir pourquoi dépenser tellement d'argent pour faire un film d’époque. C'était important de montrer cet espèce de choc, mais ça continue de l’être, avec d’autres manières. C’était essentiel que ça commence avant les années 60, avant l’arrivée de la pilule qui a beaucoup changé les choses et avant les révolutions des années 60-70 qui ont transformé le Brésil. C’est aussi une décennie où il y a eu une vague d’immigration portugaise importante, ce qui a bousculé les comportements sociaux. Les années 50 ne sont pas comme aujourd’hui, mais il y a beaucoup d’échos entre les deux époques. J’ai donc fait beaucoup de recherches dans la médecine et le droit de cette période et en interviewant de nombreuses femmes qui ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans, donc l'âge de Euridice aujourd’hui, pour savoir ce qu’elles ont vécu.
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