Production : Les films du Carosse
Distribution : MK2 (2004)
Réalisation : François Truffaut
Scénario : François Truffaut, Marcel Moussy
Montage : Marie-Josephe Yoyotte
Photo : Henri Decae
Décors : Evein
Son : Jean-Claude Marchetti
Musique : Jean Constantin
Durée : 90 mn

Casting :

Jean-Pierre Léaud :Antoine Doinel
Claire Maurier : Mme Doinel
Anlbert Rémy : Mr Doinel
Guy Decomble : le professeur
Patrick Auffay : René Bigey
Georges Flamant : Mr Bigey
Henri Virlojeux : le gardien de nuit
Pierre Repp : le professeur d'anglais
Claude Mansard : le juge d'instruction

 

 
François Truffaut
Jean Pierre Léaud
  (c) Ecran Noir 96-04
Les 400 coups 
France / 1959 / Sortie France le 20 octobre 2004 
 
 
Antoine Doinel s'ennuie en classe. Il se passionne pour Balzac, le cinoche, et sous l'infleunce de son copain René, fait l'école buissonnière dans Paris.
Ses parents s'occupent mal de lui, l'engueulant pour rien. Bon pour descendre les poubelles. Il leur fauche du blé. Et un soir, fugue pour dormir dans une imprimerie.
Une fois de trop, il piquera une machine à écrire au bureau de son beau-père. ne pouvant la revendre, il revient sur les lieux de son crime pour la rendre, et se fait pincer. Ses parents n'en pouvant plus laissent la justice s'occuper de lui...
 
   Premier long métrage de François Truffaut, Les 400 coups raconte un peu de la véritable histoire du cinéaste et de son ami Robert Lachenay, par ailleurs assistant sur le film. Truffaut avait réalisé un court métrage, Les Mistons, l'année précédente et souhaitait écrire une série de sketches centrés sur l'enfance, dont le premier d'entre eux se nommait La fugue d'Antoine. Puis il imagine un long métrage chapitré (Antoine à l'école, Antoine chez lui, Antoine dans la rue). Antoine n'est autre que le sosie de l'auteur. Cancre, adepte de l'école buissonnière, fan de cinéma, menteur, grand lecteur, il vit entre la Place Clichy et la Place Pigalle, les quartiers d'enfance de Truffaut (et accessoirement le quartier d'Ecran Noir).
Aujourd'hui le Gaumont Palace a laissé place à un hôtel 2 étoiles et un centre commercial. Et le maître d'école n'existe plus qu'au cinéma ou dans des émissions de télé-réalité. Truffaut, ici, a relaté de nombreux événements qui lui sont arrivés, y compris cet enfermement dans un centre pour mineurs délinquants et une nuit au commissariat. Mais au delà de la dimension autobiographique, le réalisateur demande à son co-scénariste, Marcel Moussy (homme de télévision, mais aussi scénariste de Tirez sur le pianiste), de lui écrire une histoire plus universelle. La fugue d'Antoine devient ainsi Les 4 Jeudis (à l'époque le jour de repos des enfants scolarisés) puis Les 400 coups.
Pour incarner le personnage - symbole Antoine Doinel, il fallait trouver le bon acteur. L'annonce est publiée dans France-Soir (à l'époque un grand quotidien) en septembre 1958. Loin des scores de Star Academy et autres Nouvelle Star, 60 gamins d'environ 13 ans passèrent des essais. Jean-Pierre Léaud emporta le morceau parce qu'il voulait le rôle, plus que par ressemblance physique. Mais durant toute la vie de Truffaut, tout le monde constatera l'étrange analogie entre les deux hommes, Léaud pouvant être clairement le fils de son mentor. Selon les propres dires du cinéaste, le jeune comédien est devenu un précieux contributeur. Les gestes, la justesse du vocabulaire, et même le caractère (plus effronté) sont des apports de l'acteur qui permet cette véracité que cherchait le réalisateur.
Comme l'écrivait Serge Toubiana, ce film baptise à la fois l'acteur, le personnage de Doinel et le critique de cinéma qui devient alors metteur en scène. Chacun invente l'autre. Le tournage débute en novembre 1958. Ce jour-là, le fondateur des Cahiers du Cinéma, le père adoptif de Truffaut, André Bazin meurt. Le film lui est dédié. Le temps d'une scène, Mademoiselle Jeanne Moreau et Jean-Claude Brialy, égéries de la Nouvelle Vague, viennent copiner. On remarque Jacques Demy en policier. L'Assistant réalisateur est un nommé Philippe de Broca.
Le film sera présenté au Festival de Cannes. Sur la croisette se croisent Signoret, Hitchcock, Cary Grant, Gene Kelly, Sagan, Greco, ... L'accueil est magnifique. Le prix de la Mise en scène ouvre la voie au sacre de sa génération tandis qu'Orfeu Negro gagne la Palme d'or. Ce ne sera pas le seul trophée : Prix du meilleur film étranger pour la Critique de New York, Grand prix de l'OCIC à Cannes, Prix Joseph Burstyn du meilleur film étranger, Prix du festival d'Acapulco, Prix Méliès, nomination pour le meilleur film aux British Awards, Nomination pour le meilleur scénario original aux Oscars...
Le film sort dans la foulée en France. Il séduit presque autant que la Palme d'or et fait jeu égal avec La Mort aux trousses. Avec 3 650 000 spectateurs (dans un contexte où le cinéma attirait deux fois plus de cinéphiles qu'aujourd'hui, le film est un triomphe. Certes, Truffaut ne peut pas lutter contre Fernandel, Disney (La belle au bois dormant), Bardot, Bourvil, Blanche, Wilder, Ford et Vidor, mais il entre par la grande porte l'année où La vache et le prisonnier remplit les salles. Cela permet au réalisateur d'obtenir une véritable indépendance économique. De plus, l'année où Les cousins, A bout de souffle et Hiroshima mon amour sortent en salle, c'est un phénomène culturel et cinématographique qui est en marche l'année où la France élit De Gaulle.
Truffaut se lance immédiatement dans le tournage de Tirez sur le pianiste. Il reprendra les aventures d'Antoine Doinel dans L'amour à vingt ans, un segment d'un film à sketches, en 62, puis signera trois films qui suivront la vie du personnage : Baisers volés (68), Domicile conjugal (71), L'amour en fuite (78). L'ensemble peut être vu sous forme de coffret DVD aujourd'hui. Les 400 coups ont même bénéficié d'une restauration Haute Définition, comme les films de Chaplin avaient pu en profiter.
Pour finir parlons un peu des acteurs. Claire Maurier, qui incarne la mère, a vieillit mais elle a partciipé en second rôle à des films cultes comme La cuisine au beurre, Un air de famille (la mère acariâtre) et Le fabuleux destin d'Amélie Poulain (la tenancière du bistrot). Elle fut nommé pour le César du meilleur second rôle pour sa prestation dans Un mauvais fils.
Quant à Jean-Pierre Léaud, honoré par un César en 2000, il a eu plus de mal à se faire un nom hors de l'univers de Truffaut; on l'a remarqué dans Le dernier tango à Paris, La maman et la putain, Détective, Les Keufs, Bunker Palace Hôtel, Mon Homme, Irma Vep, Une affaire de goût, Le Pornographe... autant de genres et de cinéastes différents... Mais à tout jamais, il sera le petit Antoine, rieur et renfrogné, mal aimé par ses parents et tant aimé par le public.
 
 
LEAUD THE FIRST

"- Ah quelle année, quelle classe! J'en ai connu des crétins, mais ils étaient discrets!"

Quelques décennies plus tard, le premier long métrage de François Truffaut conserve tout son charme et une certaine fraîcheur - malgré un son strident qui gâche un peu l'image magnifiquement restaurée. Indéniablement, il s'agit d'un film qui dépasse la simple chronique d'un gamin turbulent. Car Truffaut, subtilement, distille ce souffle qui bouleversera le cinéma qu'il critiquait vivement. Pas besoin de reconstituer l'époque, car notre nostalgie actuelle omet la souffrance des générations d'alors. Dans ce Paris "prolo" à la Doisneau, entre la Place Clichy et Montmartre, la rue des Martyrs et les grands boulevards, le cinéaste se livre, se libère et délivre un message. Car le petit Antoine a des excuses (son résumé psychologique en ferait un bon client de divan) et des rêves (le cinéma, les filles, la mer). A ce propos humaniste pardonnant toutes les bêtises (qui donnent une atmosphère légère à ce film dramatique), contraste le cadre sociétal, plutôt étouffant : famille, école, justice... Car si l'on constate la délinquance des actes, on observe que l'autorité, vaniteuse, n'est pas forcément la meilleure réponse.
En cela Les 400 coups trouve toujours un écho aujourd'hui. A ceux qui doutent encore des méfaits de la pure répression, voici un arsenal d'arguments. Le maître d'école, le père, la mère, le juge, tous abîment l'enfance et abusent de leur pouvoir. On ne regrette pas cette époque liberticide. Mais Truffaut, surtout, anticipe avec une prémonition rare, les événements de 68 ("Qu'est ce que sera cette France dans 10 ans?"). En un film, il casse un cinéma trop sage (celui des années 50) et annonce les aspirations d'une génération grandissante (celle des années 60). Le lien est évident et démontre l'envie de changement.
Au milieu de ces canailles, à travers tous ces larcins, Truffaut installe aussi son cinéma : deux garçons et une fille se promènent dans un parc et l'on pense à Jules et Jim. Il faut dire que ces 400 coups ne sont que le premier épisode des aventures d'Antoine Doinel, miroir intime de la vie du cinéaste. Doinel est son double. En le filmant enfant, il s'offre sa naissance, ses origines, ses racines de cinéma. Il va voler une machine à écrire (avant de voler des baisers), il va brûler le domicile conjugal, il va fuir l'amour de sa mère. Il trouve ainsi en Jean-Pierre Léaud son parfait alter-ego. Au delà de la ressemblance physique, l'air buté et farouche, souriant et charment, le jeune acteur transperce l'écran. Quand il annonce au proviseur le décès (mensonger) de sa mère, il rappelle la folie de Jean-Louis Barrault dans Drôle de drame avec un simple mais saisissant : "Elle est morte!" Son charisme nous pousse, naturellement, à voulor l'accompagner jusqu'au bout, sans le juger (et c'est là toute la réussite du film : nous rendre compatissant).
Truffaut se donne naissance et en un film, il touche ce qui fera son cinéma : un mélange détonnant de gravité et de sensibilité, des traits d'humour et une légère érotisation. Il n'y a rien de naïf. Les enfants sont même trop matures pour leur âge. Quand on les voit mater Guignol, il s'attarde sur leurs visages, stupéfaits, tremblants, éclatants entre rires et peurs. Dans ces séquences muettes, la vie dépasse la comédie, les expressions d'un gosse sont plus impressionnantes qu'un dialogue scénarisé. Il y passe un murmure dramatique. Mais surtout ils rient de l'autorité, de ce flic qui se fait tabasser par Guignol. La morale du plus fort n'est pas sauve, et les enfants ne s'y trompent pas.
Car ces 400 coups ce n'est rien d'autre qu'un immense hymne à la liberté, de libération en fugue, d'évasion en course, d'école buissonnière en promenades nocturnes. Loin d'être à bout de souffle justement, le petit Doinel étouffe ses soupires et respire à pleins poumons, en quête d'un nouvel horizon, plus grand que la réalité. Cela rend le message universel, atemporel. Un film en apparence simple, en profondeur beau, qui finit par nous emporter dans ce tourbillon de la vie. Celle de Truffaut aura commencé avec ces quatre jeudis pour se finir un dimanche, entre deux films en noir et blanc.

- Vincy