Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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pathé  



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The Queen


Royaume Uni / 2006

18.11.2006
 



LA REGLE DU JEU





"- Vous êtes mon dixième Premier ministre, Mr. Blair."

Stephen Frears continue d'explorer les méandres de l'inconscient qui permettrait de définir une certaine identité britannique. S'attaquant depuis quelques temps à son aspect le plus bourgeois, le plus dominant, et ses contradictions.
Avec The Queen nous sommes d'abord étonnés : une sorte de thriller politico-médiatique autour de la Reine d'Angleterre et de son Premier ministre. Le film se concentre, hormis prologue et épilogue, sur une semaine. Une semaine où il y a péril en la demeure, où l'institution royale est fragilisée. Une semaine pour comprendre les liens confus entre la démocratie parlementaire et la royauté divine.
Si le film progresse en nuances au fur et à mesure du déroulé des événements et des échanges, la première moitié nous laisse un sentiment mitigé de mise en opposition trop facile. Binaire, sans être manichéen, The Queen c'est affaire privée contre affaire d'Etat, slogan de une contre principe de fond, passion contre raison, l'opacité d'un monde versus la pseudo transparence d'un système, la modernisation contre la tradition, Héra face à Aphrodite, la fonction contre l'opportunisme, l'hystérie populaire contre la légitimité de l'Histoire... On a connu scénario plus astucieux.
Cependant, il y a une certaine jouissance qui monte avec cette confrontation entre deux mondes. Ce triomphe amer d'Elizabeth II sur la pression populaire nous inquiète tant l'irrationnel semble conduire les émotions collectives. En contrepartie, la fascination qu'elle exerce sur son Premier ministre mais aussi la détestation éphémère de ses sujets en font un formidable ressors psychologique, dramaturgique. Il y a quelque chose de "shallow grave" dans The Queen, portrait a priori peu élogieux, et finalement tout à sa gloire.

Gosford Park chez Les Arnaqueurs
Car Frears ne prend pas de pincettes avec la famille royale, presque filmée comme les aristos décadents de Gosford Park. Déconnectée du réel, à distance du peuple, arrogante (notamment Philip qui traite de zoulous les vedettes de feuilletons et les homos qui entouraient Diana). L'incompréhension de la ferveur des masses aurait peut-être mérité un peu plus d'explications (notamment sur le poids de Murdoch à travers ces tabloïds, trop faiblement esquissé). Mais le metteur en scène nous concocte une pièce à la Shakespeare.
Car en creux, le film dessine non seulement les contours d'un régime politique assez particulier mais aussi l'adaptation des uns et des autres à une époque de stars, où l'on brûle ses idoles (mémoire courte), où l'on transfigure des icônes (aveuglement). Ce besoin de catharsis collective, pour ne pas dire de religion, sonne comme l'élégie des années "Blair" - manipulation, exhibitionnisme, américanisation - et le requiem de l'après-guerre. L'ère Elizabeth II se frotte ainsi aux frasques contemporaines de Diana. Deux formes de "gouvernance". Diana meurt, Blair arrive. Ce passage de relais, imperceptible à l'époque, a transformé en profondeur le Royaume Uni. Ce croisement va souligner le cousinage des méthodes entre Lady Di et Mister Blair. Mais aussi leurs différences. L'opportunisme calculé les définit, mais Blair partage davantage le sens du bien commun avec la Reine (même conspuée) que le goût de la provocation impulsive et vulgaire de l'ex Princesse (pas loupée). La musique proche de celle des Arnaqueurs (The Grifters) n'est sans doute pas innocente dans son choix (ce sont les mêmes relations au sein du trio, les mêmes jeux de mensonges, et la fin est identique, supercherie comprise).

Désirs de passé contre Angleterre d'après
Mais The Queen, en posant cette dialectique sur la légitimité du régime monarchique, permet surtout de visiter les coulisses de Balmoral et Buckingham. Voir la Reine conduire son Range Rover, apporter des tupperwares, s'occuper de ses chiens, regarder la télévision, ranger ses stylos, se faire du mouron, faire le mécano, pleurer, rire, craquer... Frears la démythifie. Paradoxe pour celui qui critique la transparence médiatique : nous révéler de façon presque "pornographique" les us et coutumes d'une personne secrète. Comme s'il fallait la voir au quotidien pour l'apprécier, comme si ce qu'elle représentait ne suffisait plus à l'aimer...
Le prix à payer pour réhabiliter la Reine, attaquer "la Princesse du peuple"? "Un bouleversement des valeurs" où la société ne s'offusque pas d'obsèques coûteuses et absurdes, où les chefs d'Etat sont remplacés par des demis Dieux (Cruise, Kidman, Pavarotti, Spielberg, Elton...). Entre cette "bande de parasites infantiles à demi fous" (la famille royale) et un peuple trop facilement manipulable, Blair sert de rouages. Le film aurait ainsi pu s'appeler Mister Blair & The Queen. Mais le scénario focalise sa tension sur les réactions, la déstabilisation de la Reine, sur son avenir. Celui du Premier ministre est plus connu, moins immuable.
Blair perdra son flair avec les années, alors qu'il avait ce don de sentir l'humeur du pays et de comprendre les rapports de force de chacun, sans en contrôler aucun. Impuissance du politique. Blair n'est qu'un second rôle de l'histoire. Il est là pour démontrer la dignité, l'honneur, le sacrifice de l'une contre l'exhibitionnisme, l'ingratitude, la vacuité de l'autre. La Reine, formidable Helen Mirren, apparaît comme un personnage étrange : au dessus des Hommes, en harmonie avec la Nature. Loin des tourmentes passagères, préférant le terrien et la tradition. Une promeneuse pas très loin d'un Mitterrand, sans la morbidité.
Avec cet épisode, Frears aura surtout prouver que même la sage Angleterre n'est pas à l'abri du populisme et que son symbole couronné avait son utilité. A condition d'avoir la trempe de cette Majesté.
 
vincy

 
 
 
 

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