Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.

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Harvey Milk (Milk)


USA / 2008

04.03.2008
 



FIDELE A CASTRO





« Si les familles ne les aiment pas pour ce qu’ils sont, mieux vaut rompre. »

Ce n’est pas tant l’exactitude des faits qui épate dans Harvey Milk (à deux trois détails près, tout est authentique, même ce qui paraît cinématographique). Ni la mise en scène fluide, efficace, précise de Gus Van Sant. Mais bien, dès la première scène, le fait qu’on se croit, au détour d’un escalier dans le métro new yorkais, immergé dans le milieu gay des années 70. Un grain à l’image, et surtout deux comédiens qui se moulent dans le costume avec une aisance rare. Sean Penn, et James Franco aussi, parviennent immédiatement à nous illusionner. Leur jeu sonne juste, et le plan drague, réaliste, mais qui pourrait aussi être onirique, nous séduit d’emblée avec cet amour innocent, comme le lait. Ce couple, où le jeune est confident, lucide, protecteur, est l’un des plus beaux que le cinéma ait offert depuis longtemps. Il y a dans les gestes, l’élocution, les sourires, les regards, quelque chose qui rend Sean Penn, exceptionnel, crédible dans le rôle de cet activiste homosexuel.

Qu’on le sache tout de suite, il ne s’agit pas tant de raconter la vie de Mr. Milk que son combat politique. Ce qui fait écho ici, c’est bien le débat contemporain sur l’égalité des droits quelque soit l’orientation sexuelle. Gus Van Sant, pour cela, déterre des souvenirs pénibles où la répression homophobe conduisait à la prison, au tabassage ou au suicide. Persécutés, battus, blessés et même honnis. A la façon d’un JFK, il brouille les cartes en manipulant les images d’archives et celles de fiction, dans la même couleur, formellement un peu passée par le temps. Les photos, les images de reportages, la reconstitution hollywoodienne, l’Histoire des manuels scolaires se mélangent harmonieusement.
Van Sant raconte surtout une histoire intime : celle de sa jeunesse homosexuelle. C’est sans doute depuis Mala Noche et My Own Private Idaho son film le plus intime, derrière cette façade de biopic. Même s’il y a quelques instants d’errances nocturnes, de mélancolie fugace, ce n’est pas l’expérimental mais distant Last days. Il ouvre aussi un cycle. Après les histoires d’amour marginales, les histoires d’ambitions, les portraits de jeunes américains, il semble s’intéresser aux fondements de la culture américaine. Lorsque Penn et Franco s’embrassent dans la rue pour inaugurer leur magasin, la pancarte derrière indique «Yes We are Open ». Double signification – une assez classique pour un commerce, l’autre plus provocatrice d’un point de vue sexuel - qui trouve un écho particulier dans une civilisation qui rejette encore les minorités, les « nous autres ».

« Toute cette énergie pour devenir une cible et pour une cause perdue ».

C’est d’ailleurs de ce rejet qu’émerge l’arrivisme politique de ce gauchiste populiste, et ex-conservateur, Harvey Milk. Van Sant décrit la naissance d’un mouvement (gay) et d’un quartier (Castro Street), et donc de la révolution qui va s’en suivre dans une San Francisco en pleine mutation. C’est là que naît la communauté homosexuelle, telle qu’on l’entend encore aujourd’hui, avec ses Gay Pride, sa disco, et ses contradictions. Il manquait un leader, à l’instar de la communauté noire, qui a su se faire représenter pour peser. Pour « exister ». Une multitude de petites étincelles apparaissent dans l’excellent scénario de Dustin Lance Black, afin de provoquer le big bang final. Pas de pathos. Ici, il s’agit d’une tragédie (« La politique c’est du théâtre »), d’un de ces Opéras où le sacrifice est nécessaire pour que le monde change. Que ce soit à Barcelone, dans le Minnesota ou à Frisco.

Car face à Milk, il y a le déluge chrétien fondamentaliste, celui qui fera l’élection de George W. Bush 25 ans plus tard. Ses représentants – Van Sant fait ressurgir l’affreuse Anita Bryant – évoquent des forces maléfiques et ne sont pas loin de penser qu’il faut les bannir de la société.
Cette lutte entre le bien et le mal, universelle, fait de Harvey Milk le drame le plus binaire de la filmographie du cinéaste. Mais aussi le plus passionnel. Car ici le Diable est plutôt du côté du bien, et les vertueux apparaissent comme d’immondes vicieux. Cependant, le script insère des éléments rationnels : lobbies, alliances avec des syndicalistes, appuis en tous genres, financement, soutien des médias, découpage électoral… la cuisine politique est inspectée sous toutes ses coutures pour comprendre comment Milk, après trois défaites, va enfin triompher.

Parallèlement, le film démontre comment la Californie a créé les conditions d’un communautarisme « clientéliste ». Ainsi on est le maire de Castro Street, mais on a surtout le pouvoir quand on fait de la propagande ou du chantage électoral. Pragmatique. Un film quasiment clinique qui ne cherche pas à maquiller les préjugés. Entre bonnes répliques, scènes de fêtes, plans culs, Van Sant illustre son propos avec un regard sur cette époque, un brin nostalgique, peut-être légèrement amélioré. A l’époque une forme d’union sacrée nationale pro-gay, qui allait de Carter à Reagan, avait nourri la polémique. Il dessine les contours d’une utopie idéologique, d’une lutte qui venait des tripes, d’un stimulant intellectuel, aujourd’hui disparus. Cette liberté qui traversait tout le district de Castro, mais aussi Berkeley, embrume le film de regrets.

Mais le réalisateur veut aussi nous rappeler, plus sérieusement, qu’il y a trente ans, certains voulaient éradiquer les homos, comme d’autres, il y a 70 ans les gazaient. Et s’il passe vite sur les failles de Milk (son absence de lien avec les lesbiennes), s’il passe vite sur les arguments autour des droits de l’Homme, c’est pour mieux se concentrer sur un égalitarisme revendiqué à travers cet homme qui veut donner un sens à sa vie. Il est alors très percutant, en prenant soin de filmer un débat politique lourd de sens. Cette croisade maccarthyste où les intégristes affrontent les progressistes est un match mis en scène vivement, comme un docu-fiction, où le grain de sable est presque le protagoniste le plus transparent. La caméra est voyeuriste, observatrice, posée ou à l’épaule, nerveuse ou collée au sujet, multipliant les angles pour accroître la tension, ou au contraire, ralentissant dans des mouvements élégants pour installer le drame, ou l’échange.
A son opposant qui lui balance « Tu n’es pas contre la famille ? Deux hommes peuvent se reproduire ? » Milk répond « Non mais Dieu sait qu’on essaye tout pour ça. »

On n’imagine sans doute pas ce qu’a été l’impact de l’assassinat d’Harvey Milk, ce « Marin Luther King » arc-en-ciel. Mais l’on sait, grâce à ce film, qu’il y avait, pour une grande gueule qui voulait vivre ses amours au grand jour, sans se cacher dans le placard, quelqu’un d’humain, de touchant, de respectable qui a voulu être utile à ses semblables. Someone under the Rainbow.
 
vincy

 
 
 
 

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