Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Public Enemies


USA / 2009

08.07.2009
 



UN ENNEMI QUI VOUS VEUT DU BIEN





«- C’est votre argent, monsieur ?
- Oui.
- Nous sommes ici pour l’argent de la banque, pas le vôtre. Vous pouvez le ranger.
»

Michael Mann aime les affrontements et les destins croisés. Quelle que soit l’époque, l’intrigue ou les ressorts dramatiques employés. Cette constance, vérifiée depuis Le Sixième sens (1987), aura façonné un cinéma inventif, dépoussiérant les genres comme les codes et capable de proposer une vision cinématographique de l’Amérique aux frontières morales ténues. En effet, ses histoires mettent le plus souvent en scène des figures archétypales d’une Nation bâtie, entre autre, sur la conquête de l’Ouest historiquement dominée par la loi du plus fort. Dans ce combat du bien contre le mal, les bandits sont charismatiques et les flics intègres. Héritier désigné d’un âge d’or du cinéma Hollywoodien, il n’est pas surprenant de constater que le cinéaste ne filme pas tant les circonstances qui poussent ses personnages à agir, que les actes en eux-mêmes. Michael Mann poursuit, à sa façon et dans une époque développant l’art froid du numérique, les œuvres de grands réalisateurs aussi importants que Hawks, Penn, Peckinpah et d’une certaine manière Ford. Dès les premiers plans, son cinéma atteste d'un cadrage qui rappelle les grands Westerns.
De qualité d’auteur mais accessible au grand public, le cinéma de Mann ne cherche pas à démontrer un propos, à reconstituer une époque ou bien à légitimer tel ou tel comportement, non, il puise sa force et sa singularité à travers l’idée d’instantanéité. Pour cela, il nous invite au cœur de l’action en minimisant les périodes d’acclimatation, ou en insistant sur les postures de chaque personnage dans ce qu’ils sont censés faire. Essentiellement visuels, ses longs-métrages tendus, dynamiques et réalistes font de Michael Mann le cinéaste de la tragédie humaine stylisée.

Public Enemies n’échappe pas à la règle. En racontant l’itinéraire de John Dillinger (l'éternellement jeune Johnny Deep), célèbre braqueur de banques des années 30, le cinéaste s’offre un genre nouveau (le polar d’époque) sur une période inédite à même de lui offrir un cadre rêvé pour affiner ses thématiques. Outre les exploits d’un braqueur hors norme dépouillant les banques mais pas les clients venus déposer leur argent, Mann fait du Mann dans la lettre et focalise son film sur l’affrontement entre deux hommes, deux morales et, au final, deux visions de l’Amérique. Courses-poursuites, évasions, braquages, filatures, règlements de compte et histoire d’amour composent le canevas de Public Enemies. Pour relater cette traque à travers le Midwest dirigé par l’agent du FBI Melvin Purvis (le toujours très intériorisé Christian Bale) lui-même aux ordres de J. Edgar Hoover, le cinéaste se dote d’une mise en scène brillante rythmée par des scènes chocs, des plans à couper le souffle, des plages intimistes au lyrisme envoûtant. Comme à son habitude le cinéaste ne signe pas un pseudo biopic à la gloire de son personnage principal, mais condense sur un laps de temps déterminé l’ensemble des enjeux et rebondissements provoqués par la mise en action des protagonistes.

L'histoire d'un anti-héros séduisant narguant les autorités avec calme, panache, effronterie

Mais contrairement à Heat, Collateral ou encore Miami Vice, Mann voue à son personnage principal une exclusive rarement atteinte de la part du cinéaste., qui a souvent préféré les duos (et duels). Sorte de figure tutélaire d’une période pivot constitutif à la construction de l’Amérique moderne, John Dillinger fut ce bandit charismatique qui, avec d’autres, inspirera nombre de chefs-d’œuvre hollywoodiens. Les scènes s’enchaînent, implacables. Les caractères ne dévient pas, gravés dans le marbre. Les enjeux simples et pertinents sont révélateurs d’une tension, d’une urgence, d’un état des lieux. Public Enemies se réapproprie donc une histoire devenue collective pour décrire, in fine, une trajectoire personnelle réinvesti par la caméra d’un cinéaste singulier. De ce point de vue la reconstitution ne souffre d’aucune approximation et Dillinger représente bien cet anti-héros séduisant narguant les autorités avec calme, panache, effronterie. Sa trajectoire fait de lui l’icône d’une époque marquée par la grande dépression et les mutations inexorables d’une société de plus en plus sécuritaire. La scène, incroyable, et sans doute la plus forte, voyant Dillinger arpenté les bureaux de la toute nouvelle police fédérée, est symptomatique du cinéma mannien. Les actes déterminent des conséquences et les conséquences des réactions. L’engrenage est en route, enclenchant un jeu du chat et de la souris, entre le culot des bandits et la réorganisation des flics.
Si la dimension héroïque n’est pas du côté des flics, ceux-ci développent des techniques d’investigation (écoute téléphonique, avis de recherche, campagne de communication) dans ce qui aura été la première police fédérale des Etats-Unis (le FBI aujourd’hui). Le spectateur est alors trimbalé d’un camp à l’autre dans le rugissement d’un affrontement entre une intimité dominée par l’urgence de tout avoir sans ménagement et le contexte qui lui impose cette urgence. Plus le film avance et plus Dillinger porte à bout de bras cette Amérique des années 30 enivrée par le spectacle d’un bandit au grand coeur. Quand le destin d’un homme dépasse sa propre inscription dans le temps du récit, il entre dans celle de la légende. Dillinger pourrait être un héros de BD...

Au niveau narratif, Michael Mann respecte un canevas bien rodén peut-être un peu convenu, en tout cas déjà vu, heureusement soutenu par une mise en scène faite de décrochage dans l’espace, de plans en contre-plongée ou cadrés au trois quart, de rupture de rythme et de clair-obscur tendu. Tout s’accorde pour que l’action se mêle à la dimension tragique d’un Dillinger aussi libre que traqué. Sur ce point, l’originalité narrative vient de la mise en scène et non de l’histoire proprement dite. On peut l’accepter ou pas, mais il s’agit d’une marque de fabrique, essence d’un cinéma visionnaire capable de nous offrir une forme toujours en mouvement. Pourtant, il manque un je ne sais quoi de souffle ou d’adrénaline, le métrage devenant même un peu répétitif dans sa deuxième moitié. Raconté par un autre réalisateur, Public Enemies serait presque lassant. Ce constat, heureusement non rébarbatif, s’explique assurément par la focalisation de Mann sur son John Dillinger, ne laissant que trop peu de place aux personnages secondaires. Le psychopathe Baby Face Nelson et le voleur Alvin Karpis auraient mérité un meilleur traitement, tout comme l’aspect politique et social d’une telle traque. Michael Mann compense ce déséquilibrage par l’intermédiaire d’une histoire d’amour tragique entre Dillinger et Billie Frechette (Marion Cotillard très bien calibrée pour le rôle) parfaitement intégrée au cheminement lui-même tragique d’un destin hors du commun. De plus, le choix de Johnny Depp et Christian Bale pour mettre en forme ce mano a mano s’avère payant, qui fait écho au duo Pacino / De Niro dans Heat, notamment avec cette séquence à la moitié du film où le voyou se paye le luxe de provoquer le justicier. Savoureux dialogue des mots et des regards.

Public Enemies est un grand film hermétique. Si son futur statut de classique du polar noir américain ne fait aucun doute, l’utilisation de la caméra numérique HD donne un rendu plus froid, plus immédiat et sans doute plus difficile à accepter pour un film d’époque. Bien sûr, son utilisation autorise une gestion de l’espace rarement vu pour ce type de long-métrage et repousse les limites de l’immersion dans un genre pourtant très codifié. Pour aller encore plus loin dans l’expérience, il serait amusant de voir comment un réalisateur de cette trempe réussirait à (re)codifier le Western, genre phare du cinéma Hollywoodien et qui, d’une certaine manière, bouclerait la boucle d’une réflexion sur une Amérique se « fictionnalisant » constamment.
 
geoffroy

 
 
 
 

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