L'ile aux chiens, nouvelle fable (engagée) de Wes Anderson, Ours d'argent du meilleur réalisateur à Berlin, est artistiquement brillante, son récit entre dérision et aventures très foisonnant.



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César doit mourir (Cesare Deve Morire)


Italie / 2011

17.10.2012
 



LA VIE DES AUTRES





"On dirait que ce Shakespeare vivait dans les rues de ma ville."

Cette adaptation sensible et poignante de Jules César dépasse presque immédiatement le cadre du cinéma pour s’inscrire dans une expérience humaine et universelle qui, avant tout, donne la parole à des hommes perpétuellement condamnés à l’ombre, au silence et à l’oubli et induit une réflexion politique et sociale passionnante sur la manière de traiter ces quasi fantômes qui, dans nos sociétés bien policées, font plus peur que pitié. Réhabilitation, accompagnement et réinsertion, même s’ils ne sont jamais abordés frontalement, habitent clairement tout le projet, lui donnant une dimension et une résonance supplémentaires. Mais parce qu'un bon sujet ne suffit jamais à faire un bon film, c’est l’apport cinématographique des deux cinéastes qui élève ce César doit mourir bien au-dessus du pur exercice de style complaisant. Avec une mise en scène brillante et captivante, les frères Taviani parviennent en effet à faire d’une simple adaptation théâtrale une réinvention complète.

Dans un noir et blanc qui confère à l'ensemble un aspect irréel, gommant les frontières entre les mots de l'auteur et ceux des détenus, le duo de cinéastes filme d’abord les acteurs lors du casting (à la fois cocasse et touchant) puis lors des répétitions. On assiste alors à la progression dramatique de la pièce, découvrant au fur et à mesure comment l'intrigue shakespearienne s'approprie l'espace de la prison. Les fenêtres grillagées, les coursives, les cellules deviennent autant de décors minimalistes qui soutiennent l'action et renforcent l'impression de confusion entre la pièce et la réalité.

"Cette cellule est devenue une prison"

Au final, cela donne une fable passionnante sur la nature humaine, mise en scène avec l'élégance rare d'une pure tragédie antique. Les acteurs deviennent des personnages presque plus édifiants que ceux qu'ils incarnent, malgré le peu de choses que l'on apprend d'eux. C'est là toute l'intelligence du scénario que d'éviter trop d'allers et retours entre la fiction et la vie de la prison. On connait seulement le nom des détenus, les causes de leur emprisonnement (meurtre, trafic de drogue, collusion avec la mafia...) et les peines (lourdes) auxquelles ils sont condamnés. Malgré cela, une résonance évidente se fait entre leur propre histoire et celle racontée par Shakespeare : l''honneur, les complots, la loyauté, sont des notions qui leur parlent et qu'ils ont eux-mêmes eu l'occasion d'expérimenter. De même, le dilemme de Brutus est en un sens celui de tout homme amené à tuer : faire ce qu’il croit juste ou ce qu’il sait être bien ?

C’est pourquoi le choix de Jules César plutôt que toute autre pièce semble si évident. Lorsque les personnages opposent sur scène les arguments pour et contre le meurtre de César, les uns revendiquant le tyrannicide loyal, au nom de la défense de la liberté, et les autres craignant l’horreur et l’opprobre du crime et de la trahison, on peut en effet en avoir une lecture tout à fait actuelle, dans un contexte de crime organisé. Peut-être la fin honorable de Brutus apporte-t-elle même un peu de baume au cœur des détenus condamnés à de lourdes peines.

Toutefois, et c’est sans doute la plus grande surprise du film, les mots de Shakespeare et le contact étroit avec les grandes émotions de la pièce provoquent paradoxalement une douleur vive chez certains prisonniers. Quand l’un d’eux avoue : "Depuis que je connais l'art, cette cellule est devenue une prison", la belle aventure de la pièce se fissure, et l’on se souvient alors sans angélisme aucun que, lorsque le rideau retombe sur les cadavres de César, Brutus et Cassius, les hommes cachés derrière le costume, eux, doivent continuer leur vie derrière les barreaux. Au moins ont-ils prouvé au monde, et surtout à eux-mêmes, qu'ils sont bien vivants, probablement même plus qu'avant de commencer le film.
 
MpM

 
 
 
 

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