Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Tabou (Tabu)


Portugal / 2012

05.12.2012
 



LES MYSTÈRES DE LISBONNE ET D'AILLEURS





"La vie ce n'est pas comme dans les rêves"

Certains parleraient d'un Ovni cinématographique. Tabou n'est en effet pas un film à mettre devant les yeux de tout le monde. Ce n'est pas tant ce magnifique noir et blanc un peu crasseux qui troublera. Mais bien la narration cinématographique, poétique, qui envoûtera, ou pas.

Tabou transgresse les codes. Un prologue : une histoire fictive, un film muet, quand les recoins de l'Afrique attiraient les explorateurs et les colons. Le spectateur est immergé dans un conte fantastique, qu'on nous décrit avec une voix off. Le texte est lyrique, implorant Dieu et le Roi. Le propos est plus prosaïque, réflexions métaphysiques sur le corps et le coeur. Un pacte est scellé entre le fantôme d'une bien-aimée et un crocodile. Tout cela résonne étrangement. Comme un fantasme. Le cinéma portugais a toujours apprécié ces déviations vers un onirisme baroque.

Puis nous voici, sans ménagement, dans un Portugal contemporain. Trois femmes. Une bonne samaritaine, fervente catholique, qui s'occupe suffisamment pour ne pas s'ennuyer. Sa voisine, vieille, vulnérable, un peu folle. La femme qui s'en occupe, immigrée, sage, et qui cherche à s'émanciper, notamment à travers la lecture. Parabole du colonialisme.

La parole fuse, comme dans un Almodovar bavard. Les légendes qu'on se raconte croise des histoires d'aventuriers, comme un lointain écho au prologue. Mais voilà à force d'être "dans la lune", "on ne résout rien dans la lune". Miguel Gomes filme le désenchantement. L'impuissance d'une activiste et les regrets d'une époque révolue pour une femme qui a laissé filé ses plus belles années. Le mirage d'un bonheur passé.

Deux femmes seules qui contemplent un monde qui n'évolue pas dans leur sens. Quand la troisième croit qu'elle peut changer, pour changer éventuellement le monde. Alors, est convié un vieil homme... qui va nous raconter une autre histoire.

La deuxième partie peut ainsi commencer. Un retour dans le temps, à l'apogée de la colonisation, en Afrique. Echo au prologue. Au pieds du Mont Tabou, une ferme en Afrique. Ce n'est pas Out of Africa non plus. Ici le film redevient muet. La voix off du vieil homme explique toutes les scènes, toute la jeunesse portugaise, insouciante, joyeuse, viciée par le jeu, l'alcool, légèrement esclavagiste, opulente aussi. C'est le Paradis. L'Eden avec sa nature foisonnante. Et un jour Eve croqua la pomme, trompa son mari, les autochtones commencèrent à se rebeller, l'enfer allait s'ouvrir à eux.

Les superstitions, sorciers et les amours tropicales font le reste. Comme dans un Weerasethakul. Chacun trimballe sa folie. La fin d'un monde est proche. La construction même du film montre qu'il est à l'image de cette voisine proche de la démence. Bipolaire. Le réel assez sordide, humble, sans intérêt, illusoire même. Et le passé, magnifié, enjoué, passionné, fantasque. Songes et délires, où rien ne semble réaliste, où tout paraît crédible. Comme dans un cauchemar. Car il s'agit bien d'une tragédie. Un désir assouvi, un plaisir saccagé et un amour avorté.

L'histoire même du colonialisme vu par la puissance dominatrice. La mélancolie l'emporte sur la culpabilité. Saudade. Mal du pays inversé. Tabou conquiert le spectateur par son intelligence. Comme si l'on nous berçait : on refuse de s'endormir pour connaître la fin.

Or il n'y a pas de fin, ou alors elle était déjà passée. Une fin au milieu? Artifice brillant. Mais Gomes ne l'a pas fait innocemment. Il a voulu rendre hommage à la force du cinéma (le prologue), transcendance d'une réalité (deuxième partie), qui a nourrit la vie de trois âmes solitaires contemporaines (première partie). Ou l'inverse, et c'est bien ce qui rend ce film aussi insaisissable que son personnage féminin central, cette femme qui hante les esprits : les souvenirs sublimés d'un vécu romanesque et l'illusion du cinéma qui happe notre raison conduisent à une folie si l'on ne parvient pas à s'en distancer.

Tabou, à mi chemin entre cette distanciation cartésienne (la voix off et le noir et blanc y contribuent fortement) et la fulgurance poétique, parvient à nous hanter durablement.
 
vincy

 
 
 
 

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