Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Zero Dark Thirty


USA / 2012

23.01.2013
 



EMBRIGADÉ MINEUR





"Faites votre boulot. Trouvez-moi des gens à tuer !"

Zero dark thirty est un film extrêmement factuel, pensé comme un quasi documentaire, qui se veut à la fois objectif, réaliste et distancié. Il s’agit de remonter la piste de Ben Laden aux côtés de ces analystes anonymes de la CIA qui mirent dix ans à retrouver l’ennemi public numéro 1 des Etats-Unis. Dix années d’enquête minutieuse, de recoupements méthodiques et d’interrogatoires musclés. Car, qu’on le veuille ou non, le thème de la torture est indissociable du sujet. D’ailleurs, elle apparaît dès les premières images du film et hante toute la première partie (toutes les techniques connues y passent). Puis, lorsqu’on ne la voit plus, les personnages continuent de la mentionner – avec nostalgie. Pure reconstitution historique des faits, avec refus (légitime) de porter le moindre jugement moral ?

Difficile à croire, quand, en réalité, cette absence de point de vue semble dissimuler une absence d’esprit critique, un refus de regarder véritablement en face la réalité d’actes pourtant insupportables. Bien sûr, Kathryn Bigelow ne nie pas la torture. Elle la filme même complaisamment, quoiqu’avec la même distance que le reste. Mais son objectivité affichée met peu à peu le spectateur mal à l’aise car la torture semble devenir un simple détail parmi d’autres. A aucun moment la cinéaste ne place dans la bouche de ses personnages le moindre doute, la moindre remise en cause, qui donnerait au moins l’impression que la question est posée. Ici, la torture est entérinée comme un fait sur lequel il n’y a rien de plus à dire. Pire, les seuls propos qui sont tenus donnent l’impression que tout le monde regrette la "période bénie" de la torture (interdite par Obama), période où les enquêteurs étaient bien plus efficaces. Là encore, pas une once d’esprit critique.

Et pourtant, la cinéaste inflige au spectateur des scènes terriblement difficiles, qui parlent d’elles-mêmes. On gardera longtemps en mémoire le personnage d'Ammar, très dignement interprété par le formidable Reda Ketab, à bout de force et de douleur, serrant contre lui une petite bouteille de jus de fruit comme le plus grand trésor au monde. Là se situe toute l’ambiguïté de la cinéaste qui est capable de filmer une scène aussi juste exactement de la même manière qu’une scène de torture, dans une volonté absolue de tout placer sur le même plan, de ne surtout pas établir de hiérarchie entre les faits. Toujours sous le prétexte de ne pas prendre parti ? Sauf que prendre une caméra pour raconter une histoire est toujours une manière de s’engager. Au cinéma comme ailleurs, l’objectivité absolue n’existe pas.

C’est pourquoi une autre dimension du film finit par déranger, à savoir le sens que cherche à lui donner la réalisatrice : un récit de faits minuscules ayant conduit quelques individus acharnés à accomplir une action jugée "héroïque". Or, en réalité, toute l’opération qu’elle montre s’avère consternante, sans que l’on sache réellement si la réalisatrice en a conscience. Tout choque dans le déroulé de l’opération : le massacre des différentes familles présentes sous les yeux de leurs enfants, la décision de tuer Ben Laden plutôt que de l’arrêter, le comportement de cowboy du commando… Est-ce là la vision de la justice par les Américains ? Là encore, on peut déplorer l’ambiguïté de la cinéaste qui ne remet rien en cause et se contente de montrer et relater, comme si elle n’était pas elle-même impliquée dans son film. Mais est-il réellement possible de ne pas avoir de point de vue ? Montrer la réalité sans jamais s’impliquer, sur un sujet aussi politique, aussi complexe, donne forcément l’impression d’une adhésion. De ce fait, le film semble plus issu de la propagande ambiante que d’un véritable travail critique ou même cinématographique. Peut-être Kathryn Bigelow n’est-elle pas allée assez loin dans sa logique : elle a choisi de s’appuyer sur des témoignages pour donner une version réaliste et objective des faits : mais quid du point de vue des personnages eux-mêmes ? Ce qui frappe dans Zero dark thirty, c’est en effet que personne ne semble réellement avoir d’avis sur ce qu’il fait. Comme une sorte d’histoire officielle qui cherche surtout à ne blesser personne.

A ce rythme-là, on se retrouve avec un film totalement froid et désincarné d’où est absente toute bribe d’humanité. Les seuls personnages de chair et de sang, doués d’émotions, sont finalement les prisonniers (présumés terroristes). Non pas parce que les autres seraient des robots, mais par un choix de réalisation qui évacue hors champ presque toutes les manifestations d’émotion des protagonistes principaux. On sent chez eux une lassitude, et certainement aucun plaisir à torturer, mais aucun remord non plus. En revanche, la satisfaction du devoir accompli est palpable, et parfois même la joie presque enfantine de l’accomplir.

Alors, la progression de l’enquête a beau être captivante, le récit de cette chasse à l’homme minimaliste et anti-spectaculaire a beau être réussi, l’intensité dramatique a beau être portée par quelques excellents acteurs et une mise en scène volontairement très distanciée… on a du mal à s’émerveiller sur les qualités purement cinématographiques du film, quand le message qu’il véhicule demeure si désespérément ambigu. Parce que, parfois, il n’y a pas que le cinéma qui compte, mais la manière dont on l’utilise, et ce qu’on lui fait dire.
 
MpM

 
 
 
 

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