Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Pacific Rim


USA / 2013

17.07.2013
 



JAEGER MASTER





"Nous avons compris que ça ne s’arrêterait pas."

Ça doit être un malentendu. Tout excités que nous étions par l’annonce d’un nouveau film signé Guillermo del Toro, implicitement susceptible de rattraper une année 2013 pauvre en blockbusters de qualité, nous avons tous fantasmé notre propre film à partir du projet de départ. Un projet d’ailleurs alléchant sur le papier, d’autant qu’il semblait lorgner du côté du "Kaiju ega" japonais, mais avec des moyens bien moins désuets que ceux utilisés traditionnellement dans ce type de cinéma fauché. Et voilà donc, à l’arrivée, une armée de critiques et de spectateurs face à la plus grande désillusion de leur vie : le réalisateur mexicain a mené à bien son film sans se préoccuper de leurs attentes.

Catastrophe ! Oublié le film d’action ambigu et subtil, balayée la critique explicite de la société contemporaine, atomisée la mise en scène élégante, monumentale et brillante. Seuls les amateurs de premier degré absolu, qui appelaient de leurs vœux cette succession de combats entre des monstres géants (les fameux Kaijus) et les Jaegers (des robots monumentaux dirigés par deux pilotes connectés psychiquement), échappent à la déception taille XXL.

Mais rien n’est insurmontable. Une fois le premier travail de deuil passé, il est temps de se pencher sur les causes profondes du divorce entre Guillermo del Toro et une partie de son fan-club. Concrètement, pourquoi cette impression de lobotomie avancée à l’issue des 2h10 de Pacific Rim ?

Stéréotypes et formatage

Certains réalisateurs, producteurs, spectateurs, et même journalistes, tendent à penser que le scénario est un élément facultatif dans un gros film de divertissement, et qu’une bonne idée de départ qui suivrait un chemin relativement balisé est bien suffisant (du moment qu’on peut y placer tout le déluge d’effets spéciaux, de patriotisme et de bons sentiments prévus dans le contrat de départ ?). En l’occurrence, cela explique le cheminement très formaté suivi par les protagonistes de Pacific Rim qui ne s’écartent jamais du pitch de départ : de gros méchants monstres attaquent la terre, il faut les éliminer. Les personnages, des stéréotypes à peine esquissés, interprétés par des acteurs peu convaincants et interchangeables (voire franchement mauvais pour certains), n’apportent aucune force dramatique ni enjeu supérieur.

Il faut dire que le héros est totalement dépourvu de charisme (on le confond une scène sur deux avec son prétendu rival) et que les personnages secondaires censés amuser la galerie – les scientifiques et Ron Perlman dans un cameo sympa – en font des tonnes. Mention spéciale à Mako Mori qui doit être à peu près le seul personnage féminin du film à avoir plusieurs lignes de dialogue, et qui parvient à cumuler à elle-seule la plupart des clichés traditionnellement attachés aux femmes : fragile, obéissante, incapable de surmonter ses émotions, éternelle petite fille coincée dans un Œdipe irrésolu avec son sauveur, et qui ne coupera le cordon avec ce père de substitution que pour tomber dans les bras du héros… Même dans le futur et en plein apocalypse, les stéréotypes ont la vie dure.

Les scénaristes (Guillermo del Toro lui-même et Travis Beacham) avaient beau tenir plusieurs sujets en or (la mystérieuse "dérive" qui nécessite une parfaite communion d’esprit entre deux individus, la responsabilité de l’être humain dans l’apparition des kaijus, l’existence d’une classe de travailleurs tellement pauvres qu’ils en sont réduits à risquer leur vie contre un peu de nourriture…), ils ne font que les effleurer pour se concentrer sur l’éternelle vieille recette de la lutte du bien contre le mal. Peu importe d’où vient l’ennemi (ici : de l’intérieur, via une faille tectonique abritant un portail), la seule chose qui compte est de le décimer. Même lorsqu’il s’agit de créatures aussi fascinantes que les Kaijus, dont on voudrait tout savoir, et qui sont cantonnées au rôle basique de grosses bébêtes pas sympas. Visiblement, les deux scénaristes avaient bien prévu d’exploiter plus profondément la figure du Kaiju, en imaginant l’établissement d’une connexion entre un Kaiju et un homme. Mais soit ils n’ont pas su quoi en faire au final, soit le studio a mis son veto, car cette facette-là de l’histoire finit comme les autres : réduite à un détail anodin du récit. L’image est facile, mais Pacific Rim, passé à la moulinette du formatage hollywoodien, évoque un cross-over Goldorak-Godzilla, avec une petite pointe de Transformers, et dans la plus pure ligne de la multitude de films catastrophes sortis sur les écrans ces 50 dernières années.

Surenchère de destructions et de bruit

Il y avait pourtant dans le projet de départ de quoi se distinguer, en explorant notamment cette thématique forte de la connexion entre les êtres : fusion de plusieurs esprits humains lors de la dérive, liaison homme-machine pour actionner le jaeger, union homme-kaïju dans une forme altérée de la dérive, esprit collectif des kaïjus… Au lieu de quoi, le film se concentre uniquement sur la guerre qui fait rage en juxtaposant d’interminables séquences de bataille entrecoupées de scènes d’expositions simplistes. On notera par exemple que toutes les nationalités sont unies dans l’effort, mais que les Chinois et les Russes font de la figuration (l’Europe, elle, n’existe carrément pas), ou encore que le "héros" blasé et endeuillé met à peu près quinze secondes à se laisser convaincre de reprendre du service. Probablement Guillermo del Toro a-t-il été quelque peu bridé dans ses ambitions, que l’on imaginait plus flamboyantes. D’où sans doute cette multitude de pistes intrigantes abandonnées en cours de route.

Quoi qu’il en soit, visuellement, le cinéaste a eu les coudées plus franches, et semble même s’être fait plaisir. Deux séquences de bataille gigantesques occupent ainsi plus de la moitié du film, avec une surenchère impressionnante de destruction, d’effondrements, de décombres et de bruit. Une certaine vision de l’actionner efficace… Malheureusement, le problème vient des protagonistes eux-mêmes (les Kaijus et les Jaeger) qui semblent paradoxalement trop monumentaux pour être filmés en pied. La caméra se concentre donc presque systématiquement sur une partie ou l’autre de leurs corps, privant le spectateur d’impressionnants plans d’ensemble. Ultra-découpées, les scènes de combat perdent toute fluidité, et surtout tout effet dramatique. Plus grave, ce morcellement de l’action s’avère par moments tout simplement illisible, rendant l’action à la fois confuse et fastidieuse, surtout lorsqu’elle a lieu de nuit et dans l’eau. La musique très proche de la dramatisation de Qui veut gagner des millions? n'arrange rien.

C’est triste, mais face à cette montée exponentielle de la violence, qui renvoie les deux camps dos à dos, on se moque peu à peu de savoir qui va l’emporter. C’est donc à peine si l’on haussera un sourcil devant les incohérences de la dernière partie (sacrifice presque christique versus sauvetage miraculeux), qui permet pour (au moins) la 3e fois de l’été à un Américain de sauver le monde. Si l’on était perfide, [attention spoiler], on ferait même remarquer que les Jaeger se conduisent impérativement à deux, mais que lorsqu’il s’agit de réaliser l’exploit final, un seul pilote suffit, et qu’il est de préférence blanc et de sexe masculin. La gloire ne se partage pas ?

Le succès, lui, est plus imprévisible. En recyclant pas mal de vieilles recettes sans vraiment les transcender, Guillermo del Toro peut assurer le minimum syndical. Mais comme le prouve le début de carrière du film aux Etats-Unis, les spectateurs sont aujourd’hui plus exigeants qu’autrefois, et risquent de ne pas se laisser prendre à cette Pacific frime aux relents de déjà-vu.
 
MpM

 
 
 
 

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