Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.



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Inherent Vice


USA / 2015

04.03.2015
 



WHAT’S UP DOC ?





«On peut faire semblant d’être professionnels. »

Paul Thomas Anderson est à Los Angeles ce que Martin Scorsese est à New York. Ses chroniques successives dans le milieu du porno, de la télé, la classe moyenne, le pétrole et les sectes dévoilent une métropole californienne désincarnée et polymorphe. Mais à la différence des films de Scorsese, composés de personnages mus par leurs pulsions et ambitions, les protagonistes ici sont au bord de la folie, au mieux barrés et légèrement névrosés, au pire complètement psychotiques et déments.

Inherent Vice ne fait pas exception à cette règle. Dans cette ville des anges, véritable enfer, au début des années 70, que ce soit un flic, un promoteur, un dentiste, un détective, ils sont tous à côté de leur plaque. Le plus intéressant est qu’ils jouent tous un rôle. Ils ne sont que des simulateurs. Un avocat en droit maritime s’improvise avocat au pénal. Le flic se prend pour une future star de la télé. L’indic ne sait plus qui il est à force de s’infiltrer partout. Le promoteur est Juif mais ne s’entend qu’avec des nazis. Et puis il y a le Doc, comme il y avait le Dude chez les Coen dans The Big Lebowsky. Un privé qui plane en permanence, immergé dans un film noir mais si défoncé qu’il se diagnostique des hallucinations et des crises de parano. Lui pourrait faire croire qu’il est détective, mais personne ne songe une minute que ce cerveau enfumé par l’herbe pourrait résoudre une histoire aussi complexe.

Une fresque trop ambitieuse

Car Inherent Vice, adaptation d’un livre Thomas Pynchon, est loin d’être simple à suivre. Si tous les comédiens sont excellents, charismatiques, sublimés dans leur déchéance – et Joaquin Phoenix brille de mille feux au milieu de cet ensemble – on ne peut pas dire que le cinéaste se soit facilité la vie en transposant l’inadaptable roman. Au point de rater son film. A l’instar de son précédent opus, The Master, PTA s’enlise dans une fresque qui le dépasse, préférant la contemplation au vertige, la mise en scène au récit et au rythme. A trop se regarder filmer, à trop admirer ses comédiens, le cinéaste s’égare et nous perd. C’est à croire qu’il était aussi shooté aux joints que son Doc pour nous laisser en plan durant des séquences interminables, pour nous étourdir avec tant de bavardages, pour nous paumer dans des digressions plus maniérées qu’essentielles. Le film est aussi indolent qu’un camé qui cherche ses mots pour faire une phrase.

Bric-à-brac

Attention, cela ne signifie pas qu’Inherent Vice est un mauvais film. Il peut même être brillant si l’on sépare les scènes, individuellement, de leur montage global. Mais on sent très rapidement que Anderson n’a pas su se dépêtrer de la (grosse) pelote de laine que Pynchon lui avait fournit. Par exemple, le réalisateur ne parvient jamais à se départir d’une voix off, au départ intrigante, qui devient vite lassante voire rébarbative. De même, il ne réussit pas à maintenir l’équilibre entre les différentes tonalités du film, qui varient entre l’humour grivois (assez jouissif), de l’humour visuel (véritables pépites pour le cinéphile), cette voix off philosophant, ce polar à la L.A. Confidential (en un peu plus décalé), cette odyssée chez les fous (pas loin de True Romance), des romances (assez superficielles), du délire et de l’action (furtifs tous les deux), des métaphores (trop appuyées), des discours (qui flirtent sans égaler le style de Tarantino). Ce qui sauve ce bric-à-brac c’est le génie cinématographique d’Anderson. Il y a un sens du cinéma. Un cinéma qui a du sens. Il sait faire le plan parfait. Il a conscience de maîtriser son art, et peut créer une scène culte. Le mouvement de caméra (rare hélas ici) qui produit le bon effet.
Exemple : on assomme Doc dans un bordel. Cut. On découvre son visage en plein soleil, allongé, souffrant. Cut. La caméra s’éloigne, à la verticale, et un autre corps apparaît à ses côtés, mort. Cut. Les deux visages sont filmés en gros plan, côte à côte. Puis la caméra élargit le plan et on découvre en arrière plan des voitures, alignées, puis on comprend qu’il s’agit de véhicules de la police, avec leurs lumières rouges, floues. Voilà. En deux minutes, PTA créé un climat et ne fait pas une faute de grammaire.

Un vrai sens du cinéma

Malheureusement, la succession de très bonnes séquences ne fait pas un chef d’œuvre. À superposer trop de couches, de narrations, de récits, de pistes et d’impasses, le cinéaste perd sa fluidité légendaire pour nous livrer un plat à la limite de l’indigestion. Cette ballade folk, un peu chiante, entre blues et jazz improvisé, trop savante, va finalement à l’encontre de l’histoire du film : une spirale infernale où chacun est aspiré en se débattant pour sa survie. Mais Inherent Vice est désespérément statique, presque paresseux. Et le réalisateur se révèle présomptueux de s’être attaqué à un tel monstre littéraire. Même la critique de l’Amérique, mère cynique voulant empoisonner ses enfants, est trop discrète pour nous passionner. Le décryptage de ce système « vertical » ou intégré, qui permet de contrôler toute la chaîne de la dope (de l’import à la désintox en passant par la chirurgie dentaire puisque l’héro détruit la dentition) se noie dans les volutes d’esprits embrouillés qui cherchent l’issue à ce labyrinthe où la corruption est reine.

Inherent vice pêche parce qu’il se veut exubérant et qu’il est trop maîtrisé, parce qu’il se repose sur ses incarnations (avec au sommet le duo Phoenix/Brolin, proche du vieux couple homo, banane au chocolat en bonus pour l’objet freudien) de manière si « égocentré » que le spectateur reste spectateur, à l’écart. C’est souvent la dérision qui allège cette pesanteur. C’est souvent l’absurdité qui sert de moteur. Dommage qu’elle soit si parcimonieuse.
Paul Thomas Anderson n’a pas su choisir : trahir le livre ou rendre hommage à Pynchon ; faire un polar déjanté et flamboyant ou opter pour une comédie humaine et tragique ; se faire plaisir avec le 70 mm ou donner 150 minutes de plaisir. Inherent Vice est un film noir des années 40, Howard Hawks en tête, protéiné et cocaïné à la manière des années 90. Le vice caché de ce film c’est transcender le passé (c’était si bien avant) par refus de l’avenir. Louable, mais cela ne le rend pas vertueux pour autant.
 
vincy

 
 
 
 

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