Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.

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Utøya, 22 juillet (Utøya 22. Juli)


/ 2018

12.12.2018
 



LA RÉALITÉ EN FACE





En relatant en temps réel la prise d’assaut du camp des jeunes travaillistes norvégiens sur l’île d’Utoya le 22 juillet 2011, Erik Poppe parle viscéralement de notre époque, et interroge sur la capacité du cinéma et de la fiction à s’emparer de sujets d’actualité extrêmement récents, et sensibles. A la réflexion, le film ajoute un questionnement formel en proposant un unique plan séquence (d’environ 90 minutes) qui suit Kaja, une jeune fille prise dans la terreur de l’attentat, obsédée par la nécessité de retrouver sa jeune sœur. Kaja est un personnage fictif, créé à partir des témoignages des véritables victimes de l’attaque terroriste. C’est son unique point de vue que l’on embrasse, permettant à Erik Poppe de ne montrer que ce que voit la jeune fille, et donc de laisser les fusillades hors champ (on en entend seulement le son) et de ne pas montrer le point de vue du tireur. Celui-ci n’apparaît d’ailleurs que fugacement dans le plan, sous la forme d’une silhouette floue.

Erik Poppe cherche de cette manière la bonne distance entre une vision purement documentaire, qui montrerait trop de choses, et un regard totalement épuré de violence, qui sonnerait faux. Il livre ainsi un film terrifiant, mais pas tire-larmes, qui réveille douloureusement les souvenirs des nombreux attentats ayant frappé l’Europe et le monde ces dernières années. Il pose surtout la question de comment filmer, aujourd'hui, ce genre d’histoire qui, jusqu'il y a peu, appartenait principalement à l'univers du jeu vidéo (les fameux shoot them up), ou du film d’horreur. Il interroge notre regard de spectateur et montre l'irréversible contamination de la réalité par ce qui n'était que de la fiction, puis de la fiction par ce qui est devenu une réalité. Comment, dès lors, « refictionnaliser » cette réalité sans paraître obscène, maladroit ou manipulateur ? Erik Poppe s’y essaye comme il peut, et n’échappe pas à quelques clichés de mise en scène, principalement des réflexes romanesques de metteur en scène qui ne peut s’empêcher de tenir son spectateur en haleine ou de chercher à créer de l’empathie. Ce faisant, il propose une œuvre dense et forte, dénuée d’ambiguïté, sur les événements d'Utoya, mais il met surtout sur la table la question philosophique de la possibilité, ou de l’impossibilité, de reconstituer l’horreur, et de la filmer de l’intérieur. Question qui n’est probablement pas prête d’être tranchée, mais à laquelle il apporte un début de réponse plutôt positif.
 
MpM

 
 
 
 

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