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Dumbo


USA / 2019

27.03.2019
 



LÉGER COMME UN ÉLÉPHANT





« Fais disparaître ces oreilles ! »

64 minutes. C’était le temps nécessaire pour raconter l’histoire d’un éléphant volant en 1941. 112 minutes. C’est la nouvelle durée d’une histoire « amplifiée » du même éléphant en 2019. Entre temps, on est passé de Walt Disney, visionnaire et génial, à Tim Burton, différent et génial, mais on a aussi perdu le charme du premier au profit d’une efficacité consensuelle.

C’est tout le paradoxe de ce Dumbo en prises de vues réelles : il dénonce l’industrialisation du divertissement tout en assumant, finalement, d’être un produit industriel et divertissant. On comprend bien ce qui a séduit l’étrange Mister Burton dans cette histoire – le handicap (de l’éléphant comme du personnage humain principal, un soldat amputé), la différence (et le rejet qui va avec), le plaidoyer pour les artisans du spectacle (un cirque sans le sou, plein de « freaks ») et la critique d’un empire (coucou Disney), avec ses stars jetables et son merchandising, où les financiers font la loi (une foire de l’épate, où tout est réglé, mécanisé pour plaire au plus grand nombre).

Cette subversion étonne. Le groupe Disney a-t-il bien lu le scénario ou fait-il du « small washing ». It’s a small world chante-t-on dans les parcs où Dumbo est un manège désuet pour les plus petits. Ce sont bien ces parcs dont se moque Burton… Tout comme il revendique, par sa scène finale, un message « écolo » dans l’air du temps, plaidoyer pour la sentience (reconnaissance de la sensibilité et de la conscience des animaux) et contre la maltraitance animale (dans des zoos ou dans des cirques).

Malgré cela, on ne retrouve pas la magie du dessin animé. Le scénario est trop mélo et trop dramatique pour ça. L’adaptation de l’histoire allonge le récit mais le noircit aussi. Cela reste une œuvre familiale, et d’ailleurs relativement classique dans sa trame comme dans on dénouement. Avec des effets visuels réussis, Dumbo est dans la lignée du Livre de la jungle. Quant à son esthétique, hormis le travail somptueux et clinquant de la lumière, elle est plus proche d’une production Disney que d’un film de Tim Burton. La noirceur est étonnement absente, même dans la nuit, à l'exception de cet épisode un peu gothique et monstrueux vers l'épilogue.

Marie Curie, Colette, la Somme...

Nous voici donc en 1919, à la sortie de la Première guerre mondiale, au fil de la tournée de bleds provinciaux du cirque des frères Medici (en fait il n’y a qu’un Medici, incarné par un Danny de Vito en grande forme, loin de son habit de pingouin dans Batman le défi du même Burton). Deux enfants, qui ont perdu leur mère, cavalière douée, retrouvent leur père, soldat mutilé incapable de remonter sur un cheval (Colin Farrell, hélas assez fade). Et une éléphante grognon, qu’on va vite revendre, met au monde un éléphanteau aux grandes oreilles dont il devra s’occuper. Les gamins et l’éléphanteau ont en commun la perte de la mère, ce qui va les réunir et nous amener au seul personnage féminin, Colette (Eva Green, fidèle et confiante dans l’univers de Burton qui ici fait de multiples références à la France), favorite du magnat de l’entertainment (Michael Keaton, qui se retient de ne pas en faire trop).

Tim Burton met du temps à installer son histoire, dévoiler son Dumbo. Il cherche à installer sa fable dans un contexte réaliste. L’attrait des enfants pour l’étrange reste des fils conducteurs de son œuvre. Tout comme la place fondatrice de la « mère » (génétique ou de substitution) dans la famille.

Milly au pays des merveilles

Mais le cinéaste a un savoir-faire indéniable. L’émotion est réelle quand on voit Dumbo voler pour la première fois (la séquence du numéro de l’immeuble en feu sous le chapiteau est particulièrement bien construite). Et d’ailleurs l’éléphant, sans être vraiment la star de ce film très humain, est un parfait anti-héros burtonien. Si le récit n’a rien d’original, la mise en scène démontre une maestria indéniable entre narration à l’ancienne et techniques modernes.

Au final, la magie perdra face à l’argent. Et le rêve de Burton aura nécessité beaucoup d’investissements. On peut croire que le réalisateur se voit comme le Medici – De Vito, chef de troupe tenté par Dreamland (le pays des rêves) qui deviendra Reamland (le pays des rames), pactisant avec le diable de la haute finance pour faire son propre « cirque ». Mais il se prend à son propre piège. L’éloge de l’imprévisibilité de la création est contrariée par la prévisibilité de la production.

Heureusement, dans ce David contre Goliath aux dimensions inversées (David est un pachyderme, Goliath un humain), les saltimbanques restent les vainqueurs et la singularité est plus forte que l’uniformisation. Mais l’effondrement de l’empire est moins le sujet que cette affaire de famille (au sens élargi). Car, le film est évidemment moral et « normé ». Certes, ce Dumbo est touchant (mais pas poignant) et splendide (sans être stupéfiant). Il est finalement à l’image de son héros : sage et obéissant à son cahier des charges. Pas aussi étrange qu’espéré. Moins différent des autres (films du genre) qu’il n’en a l’air.
 
vincy

 
 
 
 

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