Micky Sebastian

La voix humaine. Un appartement au fond d’une impasse du quartier Bastille. Une pièce à la décoration dépouillée où trône un canapé de velours rouge. Assise dessus, une actrice blonde qui semble sortir d’un film d’Hitchcock, de Lynch ou d’Almodovar. D’une grande beauté, elle fume des cigarettes fines tout en parlant. Le visage lisse de Micky Sebastian invite à l’ombre comme à la lumière et suscite le fantasme des metteurs en scène. Au cinéma : Jean-Michel Ribes, Michel Drach, Claude Lelouch, Jean-Marie Poiré, James Ivory… Au théâtre : Robert Hossein, Raymond Gérôme, Jean-Pierre Bouvier, Jean-Luc Moreau… Micky Sebastian interprète aussi des héroïnes télévisuelles (Avocats et associés, Marion Jourdan, Sur le fil…) et prête sa voix aux stars hollywoodiennes. Dans Sex and the city, elle est la VF de Kim Catrall alias Samantha la croqueuse d’hommes. Pour Ecran Noir, elle parle du doublage, ce métier méconnu dans l’univers de la comédie. Il faudrait pouvoir joindre la bande son à cette conversation tant la voix de Micky Sebastian est à son image : grave et enjouée, rapide et profonde. Belle, totalement.


Ecran Noir : Avant notre rencontre, j’ai revu l’ouverture de Femmes au bord de la crise de nerfs d’Almodovar quand Carmen Maura double Joan Crawford dans Johnny Guitar de Nicholas Ray. Chaque plan du film est alors disséqué en fonction des dialogues. Est-ce que votre expérience du doublage a intensifié votre sens du langage cinématographique et influencé vos choix de cinéphile ?
Micky Sebastian : C’est étrange. Jamais personne ne m’a posé cette question. Si c’est le cas, alors ce phénomène s’est produit d’une façon inconsciente. Lorsque l’on double, on visionne des bouts de séquences que l’on voit et l’on revoit en fonction des prises. Plus encore que la mise en scène, toute l’attention se porte sur le jeu de l’acteur. D’une façon presque obsessionnelle, on traque une intonation, une inflexion de voix avec le souci de ne laisser échapper aucun détail. Donc, je ne sais pas si le cadre, le mouvement de la caméra influencent mon regard…

EN : Quand on voit et que l’on revoit un film, je trouve que le corps trahi autant l’acteur que sa voix. Les corps des comédiens révèlent leur instinct ou leur cérébralité. Cernez-vous particulièrement la psychologie d’une comédienne quand vous la doublez ?
MS : En doublage, on entre dans le corps de l’acteur en oubliant son propre corps puisqu’il est plongé dans le noir. Ce qui me permet d’interpréter des personnages qui ne correspondent du tout à mon emploi, à mon physique, à mon âge. C’est le privilège de la voix par rapport au corps. Elle offre un spectre d’interprétations beaucoup plus vaste alors que le corps condamne à l’apparence. C’est peut-être pour cela que l’exercice du doublage est méprisé parfois, incompris le plus souvent. Le corps de l’acteur de doublage n’occupe pas un espace, ne cède pas aux déplacements. Quand on double, on est debout derrière un micro. Le corps n’a pas d’importance car toute l’émotion passe par la voix.

EN : C’est aussi une grande liberté que de ne pas être exposé physiquement…
MS : Bien sûr, mais chaque chose porte son contraire. Le doublage offre une immense liberté qui fait tomber la timidité et les inhibitions, mais apporte aussi une grande frustration. Je ne pense pas qu’un acteur ne faisant que du doublage soit totalement épanoui car il n’est qu’une voix plongée dans le noir. Aucun comédien ne choisit ce métier pour demeurer dans l’anonymat et l’obscurité.

EN : Pendant une séance de doublage, combien de comédiens sont regroupés devant l’écran ?
MS : Si le son le permet, nous pouvons-nous retrouver à quatre ou à cinq. Pendant une scène chorale, lorsqu’il y a des « chevauchements » de répliques comme il est dit dans notre jargon. Les voix sont alors enregistrées sur plusieurs pistes pour faciliter le mixage. À chaque fois, c’est la véracité de la scène qui compte. C’est pour cela qu’il faut parvenir à plonger les comédiens de doublage dans un contexte le plus proche possible de celui d’un tournage.

EN : En doublage, vous êtes sous la houlette d’un directeur de plateau. Est-ce que la qualité du directeur de plateau influence, voire améliore votre jeu ?
MS : Absolument. J’ai eu la chance de diriger des plateaux pendant quelques années, et j’ai ressenti un plaisir que je ne soupçonnais pas. La fonction du directeur de plateau est aussi essentielle que celle d’un metteur en scène de théâtre ou de cinéma. En règle générale, c’est le directeur de plateau qui choisit le casting du doublage. Il est un véritable chef d’orchestre. Parfois, il peut choisir un timbre qui diffère de l’original. Et pourtant, le résultat final est excellent car c’est la justesse de l’énergie exprimée par la voix qui prime. Un bon directeur de plateau permet au comédien de mieux écouter une brisure, d’entendre autrement une inflexion de voix et de restituer cette émotion au plus pointu.

EN : François Truffaut disait qu’un film que l’on entend mal est un film que l’on voit mal. Quant à Alain Resnais, il juge de la qualité en l’écoutant sans le voir…
MS : Je les comprends tout à fait... Je reconnais que mon oreille est déformée professionnellement. Il m’arrive d’écouter un film et d’en ressentir les disharmonies, les dissonances car les voix sont placées trop en avant ou en retrait.

### La voix de son être

EN : La voix de l’acteur de doublage épouse celle de l’original. Dans votre cas, ce qui est troublant, c’est la ressemblance avec les stars à qui vous prêtée votre timbre
MS : C’est un pur hasard car j’ai aussi doublé Whitney Houston dans Bodyguard. Je me souviens qu’au casting plusieurs actrices noires étaient sur les rangs. Pour moi, il ne faisait aucun doute que leur grain convenait mille fois mieux que le mien. Eh bien, non ! comme quoi… Cela demeure pour moi un souvenir très troublant d’identification à un personnage et à son interprète.

EN : Est-ce que l’appel de l’image de l’autre au point d’en être happé vous est arrivé ?
MS : Oui, mais cela dépend de l’œuvre que l’on double et de l’empathie que l’on ressent avec l’actrice et son personnage. Mais c’est vrai qu’il m’est arrivée d’être happée par une partition. D’avoir l’impression étrange de vraiment jouer le film alors qu’être debout dans le noir devant un micro et un studio avec des consoles ne prédisposent pas vraiment à cet état… Cela m’est arrivé lorsque j’ai doublé Jessica Lange…

EN : Dans Music box de Costa Gavras ...?
MS : Oui. Je redoutais la scène de la fin où elle règle ses comptes avec son père. Pourtant, elle n’a demandé qu’une seule prise. C’est Roland Bertin qui doublait Armin Mueller-Stahl. Je me souviens d’une émotion immédiate, absolue. Mais c’était un doublage particulier. Tout aussi prenant et prégnant qu’un véritable tournage.

EN : Pourquoi ?
MS : J’ai eu une chance énorme dès mes débuts dans le doublage. Je jouais à l’époque Jacques et son maître de Kundera sous la direction de Georges Werler. J’avais pour partenaire Jacqueline Staup qui me proposa un jour de faire du doublage. J’ai dû lui répondre : « C’est quoi le doublage ? » parce que par culture, par éducation, je ne voyais les films qu’en VO. Elle m’a appris que Costa Gavras faisait un casting de voix pour Missing. J’ai passé un essai et j’ai été choisie pour doubler Sissy Spacek. Je suis vraiment entrée par la très grandes porte ! (rires) J’avais pour partenaires Daniel Gélin, Catherine Allégret, Robin Renucci. Simone Signoret passait nous voir sur le plateau. À l’époque, le numérique n’existait pas et l’on doublait en « boucle ». Le doublage a pris quinze jours - une éternité par rapport à aujourd’hui ! - sous la direction de Costa Gavras et de Jacques Lévy, directeur qui travaillait aussi sur les plateaux des films de Roman Polanski. Costa et Roman sont des metteurs en scène particulièrement attentifs et exigeants pour le choix des voix. À la sortie de cette expérience, j’étais enchantée. Dans de telles conditions, le doublage devient une véritable création avec l’exigence et la rigueur artistiques que cela suppose.

EN : Et quelques années plus tard, vous retrouvez Costa Gavras avec Music box...
MS : Avec pour partenaire Roland Bertin. De voir cet acteur si brillant qui n’avait plus rien à prouver devenir comme un enfant tremblant devant cet exercice qu’il maîtrisait difficilement. C’était magnifique !... Le doublage est vraiment l’école de l’humilité puisque personne ne vous reconnaît et qu’aucun mérite ne vous est jamais accordé. Au mieux, votre nom est inscrit à la fin du générique, mais personne ne lit ça…

### Icône de doublage gay

EN : En 1989, vous doublez Jodie Foster dans Le silence des agneaux…
MS : Oui, avec Jean-Pierre Moulin qui fait Hannibal Lecter. Je trouve que nous avons fait un bon travail. Et Dieu sait si je suis critique et que je ne me passe rien ! Là, j’ai vraiment été happée par l’actrice et son personnage. Au point de transformer ma voix, d’avoir à vraiment la travailler car Jodie Foster s’exprime sur le souffle dans le film…

EN : C’est vrai. Clarice Starling se tient droite, d’une façon presque rigide pendant tout le film. Toute sa vulnérabilité se traduit par un débit un peu saccadé, haletant…
MS : Vous vous souvenez ?... Elle termine toutes ses phrases par « Sir » lorsqu’elle est en face d’Hannibal. Dans l’adaptation française, il les avait tous retirés. Alors que j’avais très peu de crédit à l’époque, je me suis battue pour dire « Monsieur » à la place de « Sir ». On avait beau me soutenir que le synchronisme ne serait pas respecté, j’ai tenu bon et… ça a marché ! Mes « Monsieurs » sont parfois avalés, mais je suis heureuse de les avoir placés car sans eux, Clarice Starling est un autre personnage.

EN : C’est un rôle que vous auriez pu tout à fait incarner. Ce côté « petit soldat » qui préfère mourir que de se rendre. Y a-t-il eu aussi un souvenir cuisant, douloureux de doublage...?
MS : Quand j’ai doublé Kristin Scott Thomas sur L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux. Elle ne s’est pas post-synchronisée sur ce film. Je ne comprenais pas pourquoi je devais la remplacer. C’est pourtant une actrice que je vénère, mais j’ai souffert car j’avais l’impression de la trahir. Elle apporte à ses rôles un mélange très anglo-saxon de distance et d’implication totale. Et moi, je suis une latine. Jamais, je crois, je n’ai autant travaillé sur un doublage. J’ai repris et encore repris. Pas des scènes, mais chaque phrase jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant.

EN : 1992 est l’année de Basic Instinct et avec ce film l’arrivée d’une bombe sexuelle à Cannes : Sharon Stone. Votre ressemblance physique avec elle est vraiment très troublante. Votre voix et cette autorité instinctive aussi…
MS : Si on nous mettait à côté l’une de l’autre, je ne suis pas vraiment sûre de soutenir la comparaison… (rires) En tout cas, le doublage du rôle de Catherine Tramell a été une véritable marche pour moi jamais car jamais personne ne m’avait donné le crédit d’un tel personnage.

EN : Celui d’une séductrice absolue...?
MS : C’est ça, de la femme fatale. J’ai fait la bande-annonce du film en guise d’essai. Sharon Stone et moi avons le même âge. Jamais, au niveau vocal, je me suis autant sentie en adéquation avec une actrice. J’ai eu une jubilation, un plaisir d’explorer ce personnage tout en ayant conscience que je ne pourrais pas l’incarner en tant que comédienne.

EN : Pourquoi ?
MS : Parce qu’en la regardant, au-delà de sa beauté incroyable, je pénétrais dans son regard. Je me disais : « Mais, qu’est-ce qu’elle en veut. C’est une actrice redoutable. Prête à tout ! ». Elle était vraiment son rôle du petit doigt de pied jusqu’à la racine du cheveu.

EN : Et bizarrement, à la sortie de Broken Flowers en 2002, Jim Jarmusch ne vous choisit pour doubler le rôle de Laura...
MS : Belle leçon d’humilité une fois encore. Même si ma voix colle bien à son image, je ne suis que Micky Sebastian et elle est Sharon Stone. Ma voix est tout à fait remplaçable, mais son image non. Cela dit, j’ai été très triste car j’aime doubler cette comédienne. Peu de gens se rendent compte à quel point son talent est grand…

EN : Elle est parfaite en mère séductrice qui veut supplanter la jeunesse de sa fille…
MS : Jim Jarmusch s’est toujours opposé au doublage de ses films. La VF de Broken flowers n’a été réalisée que pour le DVD. Il a désiré choisir lui-même les voix. C’est Danièle Douet, qui double Nicole Kidman et que j’adore, qui a été retenue.

EN : Après le théâtre et le cinéma, les séries TV vont prendre une belle importance dans votre carrière. Avocats et associés sur France 2 où vous camper pendant quatre saisons Michèle Berg, une héroïne tout en autorité et en vulnérabilité. En parallèle, les séries venues d’Outre-manche commencent leur invasion. Vous doublez le personnage de Samantha dans Sex and the city jouée par Kim Catrall. Ce rôle de nymphomane est le plus libre du quatuor…
MS : Je n’ai pas passé d’essai pour la série car j’avais déjà doublé Kim Catrall dans des téléfilms où elle incarnait des personnages complètement différents, plutôt modestes et doux. Jamais je n’aurais imaginé qu’on lui offre un tel rôle !

EN : Il y a une adéquation parfaite entre la sensualité de votre voix et le caractère allumeur de Samantha…
MS : J’ai adoré doubler cette série qui, lors de son arrivée en France, n’était destinée qu’au câble. Je me souviens des premières séances de doublage. Mes partenaires et moi étions sidérées par la liberté des propos et des situations. Et comme le personnage de Samantha est le plus subversif de la série, j’étais aux anges !

EN : Et vous doublez dans la foulée Jennifer Saunders alias Edina Monsoon dans la série anglaise culte Absolutely fabulous…
MS : Je me pince quand on me propose de faire la voix française de cette mère déjantée, complètement barge. On m’offre soudain une partition comique que je ne pourrais absolument pas envisager d’interpréter comme comédienne. Dans un premier temps, je me suis dit : « Ils sont malades de me demander de doubler un rôle pareil ! ». Et puis, j’ai ouvert les vannes. Je me suis surprise à être capable d’une fantaisie que ma pudeur empêcherait peut-être à l’image…

EN : Est-ce que le personnage de Samantha a constitué une étape nécessaire pour doubler celui d’Edina ?
MS : Je n’y ai jamais pensé. Mais notre conversation me fait dire que c’était peut-être nécessaire. Quand j’explore un nouveau personnage, même en synchro, j’arrive avec mes bagages antérieurs. En même temps, Samantha et Edina sont incomparables. La première est toujours classieuse alors que la seconde vire à la poissonnière plus souvent qu’à son tour !

EN : En tout cas, elles sont toutes deux vénérées par les homosexuels. Vous êtes donc une icône de doublage gay !
MS : D’accord ! (rires) C’est vrai que les gays les aiment ces deux femmes-là !

EN : Beaucoup de spectateurs et de téléspectateurs préfèrent écouter les films en VF. Vous reconnaît-on juste à l’écoute de votre voix ?
MS : Ça ne m’arrive pas très souvent, même assez rarement. Lorsque je vois des gens à qui je m’adresse me déclarer : « Vous êtes la voix de Sharon Stone ! », j’avoue que je suis pantoise. En même temps, cela ne me fait pas totalement plaisir car ma prétention d’actrice de doublage est justement de ne pas être reconnue. Lorsque l’on ne reconnaît pas ma voix, cela veut dire que suis entrée dans le personnage au point de me faire intimement oublier.

EN : Cinéma, théâtre, télévision, doublage, vous passez de l’un à l’autre. C’est la réalité de beaucoup de comédiens. En France où l’on cloisonne tant les genres de comédies, est-ce facile de franchir les barrières comme un cabri ?
MS : J’ai beaucoup de chance, je crois. Ce n’est pas peut-être pas une carrière de premier plan, mais je trace mon petit bout de chemin. Parvenir à travailler régulièrement dans ce métier est un luxe. Mais peut-être est-ce parce que j’ai fait le cabri comme vous dites que je n’ai jamais été totalement identifiée ?... Ne se doit-on pas, en France, d’être le plus fidèle à son image pour devenir et demeurer une actrice connue ? Personnellement, faire le cabri me convient tout à fait. Je n’en souffre pas. Je trouve même que je ne suis pas assez cabri !





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