Amat Escalante cumule les prix de la mise en scène. Après celui à Cannes pour Heli, il a obtenu, de manière toute aussi méritée ce prix à Venise pour La région sauvage. L'ancien assistant de Reygadas a su imposer son style et ses récits originaux. Cette fois-ci, entre sexe et fantastique, psychodrame et allégorie, le cinéaste réussit une fois de plus à nous fasciner.



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LA GLANEUSE INFATIGABLE





Pour éviter aux autres d’avoir à se pencher sur elle en tant que "monument du cinéma français", Agnès Varda a eu l’élégance de réaliser son propre film autobiographique, Les plages d’Agnès, qui raconte mieux qu’un long hommage académique ce que fut la cinéaste tout au long de sa carrière. Parce que c’est sa propre voix que l’on entend, mais aussi (surtout ?) car la forme choisie pour ce merveilleux documentaire est celle qu’elle a affectionné toute sa vie : l’éclectisme, le puzzle, l’onirisme et la subtilité.

Alors, que nous apprend ce fameux film, particulièrement applaudi dans un festival de Venise où le pessimisme envers l’état du cinéma mondial était de rigueur ? Probablement que cette "petite vieille bien vivante" (dixit la bande-annonce) est indéniablement une "cinéaste qui aime faire du cinéma", encore et toujours, ayant marqué à sa manière, fantasque et discrète, une histoire du cinéma qui va de la Nouvelle vague à nos jours. Mais aussi qu’il n’y a rien de mieux, pour raconter cette carrière, que de convoquer quelques images judicieusement choisies et laisser "la Varda" s’exprimer elle-même.

Plages
"Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages", dit Agnès Varda en préambule de son film. "Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages." Plages de sable, pour cette grande amoureuse de la mer, qui vécut à Sète toute son adolescence, puis fuguât en Corse pour réparer des filets de pêcheur, avant de trouver un port d’attache à Noirmoutiers. Plages de temps et de vie également, partagées entre la photographie et le cinéma, l’amour (Jacques Demy) et la maternité (Rosalie et Mathieu), la fiction et le documentaire, le réel et l’imaginaire…

Enfance
Mais reprenons du début. Agnès Varda est née en Belgique le 30 mai 1928, d’un père grec et d’une mère française. Elle grandit rue de l’Aurore à Bruxelles, entourée de quatre frères et sœurs. De cette enfance, elle recrée des dizaines d’années plus tard une reconstitution sur la plage, avec une installation de miroirs. Des bribes d’histoire, exactement comme les souvenirs. Et quand elle entreprend de revoir la maison de son enfance, elle se refuse à jouer devant la caméra la comédie des retrouvailles. "Le jardin est bien là, mais pas l’émotion", dit-elle simplement. Comme un symbole de ce jardin secret dont il ne nous sera pas donné de forcer l’entrée.

Photographe
Après la guerre, Agnès s’est installée à Paris où elle suit les cours de Gaston Bachelard à la Sorbonne et fréquente l’Ecole du Louvre. Elle obtient un CAP de photographie, qui se révèle être sa première passion. C’est ainsi qu’elle devient la photographe attitrée du festival d’Avignon auprès de Jean Vilar, photographiant entre autres Gérard Philippe, Maria Casarès, Silvia Monfort et Philippe Noiret. Quand elle évoque ces souvenirs, on sent l’émotion percer dans sa voix : tant de ces amis de la première heure sont aujourd’hui morts…

Cinéaste

"J’avais envie de mouvement !" Et voilà comment la photographe justifie son passage derrière la caméra. Son premier long métrage, La pointe courte, réunit justement deux acteurs du Théâtre National Populaire, Silvia Monfort et Philippe Noiret. C’est un jeune homme nommé Alain Resnais qui monte le film, une chronique réaliste et psychologique sur un couple qui se délite. Avec son manque évident de moyens, son interprétation minimaliste et ses décors naturels, ce coup d’essai annonce dès 1954 les prémices de la Nouvelle vague.

Nouvelle vague ?

Au début des années 60, après plusieurs expériences dans le domaine du documentaire (Du côté de la côte sur l’histoire de la Riviera, L’opéra-mouffe sur le quartier de la rue Mouffetard à Paris), la réalisatrice revient à la fiction avec Cléo de 5 à 7, déambulation dans Paris aux côtés de Cléo, une jeune femme attendant des résultats médicaux. Sa manière de filmer les difficultés de vie quotidienne en parallèle avec la fiction rappelle le néoréalisme et s’inscrit dans la mutation profonde qui s’opère au même moment dans le cinéma français. C’est l’effet "Nouvelle vague", la volonté de rompre avec l’académisme et d’emporter le cinéma dans la rue. Agnès Varda se retrouve en sélection officielle à Cannes en 1962, reçoit le Prix Méliès et connait un véritable succès public. Sans l’avoir forcément voulu, elle devient une figure pionnière de la Nouvelle Vague. Toutefois, quarante ans plus tard, elle ne s’érige pas franchement en gardienne du Mythe, rappelant qu’il s’agissait avant tout d’un mouvement d’ensemble, A bout de souffle de Godard ayant été sensiblement tourné à la même époque que Cléo, et produit par la même personne, Georges de Beauregard.

Films
Son éclectisme s’égraine au fur et à mesure de sa filmographie. Avec Le bonheur en 1965, elle reçoit le prix Louis Delluc et un ours d’argent à Berlin. L’année suivante, elle filme une histoire d'amour entre Catherine Deneuve et Michel Piccoli à Noirmoutier-en-L'Isle (Les créatures). Puis c’est un documentaire collectif avec William Klein, Jean-Luc Godard, Chris Marker, Claude Lelouch, Joris Ivens et Alain Resnais, Loin du Viêt Nam. S’en suit une période "américaine" où elle tourne notamment Lions love, inspiré du mouvement hippie. A Los Angeles, dont elle tombe amoureuse, elle fréquente Andy Warhol et Jim Morrison. Puis revient à Paris où elle part à la rencontre de ses voisins de quartier (Daguerréotypes en 1975).

Engagement
Qu’il s’agisse du mode de vie de la rue Daguerre (où elle s’est établie depuis les années 50) ou de la condition de la femme (L’une chante, l’autre pas), Agnès Varda tient à se faire le témoin de son époque, voire à s’engager pour des causes qui lui tiennent à cœur. En 1971, elle signe ainsi le "Manifeste des 343 salopes" réclamant la légalisation de l’avortement. En 1985, elle s’intéresse aux sans-logis dans Sans toit ni loi qui révèle Sandrine Bonnaire et remporte le Lion d’or à Venise. Plus de dix ans plus tard, elle s’attaque à sa manière à la société de consommation avec Les glaneurs et la glaneuse, un documentaire sur les as de la récupération, ces glaneurs modernes qui ramassent la nourriture ou les objets dont les autres ne veulent plus.

Jacques Demy
Impossible de ne pas évoquer le compagnon de toujours, le père de son fils Mathieu, avec qui elle a vécu de la fin des années 50 à sa mort en 1990. Dans Les plages d’Agnès, la cinéaste évoque avec beaucoup de tendresse et de retenue la vie auprès de Demy. En filigrane, on sent le vide qu’il a laissé dans cette existence pourtant bien remplie. Elle lui a consacré trois films : Jacquot de Nantes en 1990 ("Jacques en train de mourir, mais Jacques encore vivant", dit-elle simplement), Les demoiselles ont eu 25 ans en 1992 et L’univers de Jacques Demy en 1995. On veut retenir d’eux cette image incongrue mais joyeuse d’un jeune couple courant nu dans un couloir.

Monument ?
Depuis le début des années 2000, Agnès Varda fait l’objet d’honneurs successifs : César d'honneur pour l'ensemble de sa carrière en 2001, prix René Clair de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre en 2002, hommage à la Cinémathèque québécoise en 2005… Elle a également été membre du jury à Cannes (la rumeur veut d’ailleurs qu’elle ait influé sur la décision finale couronnant pour la deuxième fois les frères Dardenne avec L’enfant) et s’était vu confier, au milieu des années 90, le film du Centenaire du cinéma (Les cent et une nuits). Incontournable et indéboulonnable, elle fait incontestablement partie des cinéastes-doyens du cinéma français. Pourtant elle ne semble pas prête à se contenter de ce statut honorifique. A 80 ans, elle vit avec son temps, tournant en numérique et réalisant de multiples suppléments pour les sorties DVD de ses films. Elle a également travaillé sur une intégrale Demy qui devrait égayer le Noël de nombreux cinéphiles… Et elle est toujours là, avec son éternelle coupe au bol, son humour, son regard pétillant, et ses films inclassables. Les plages d’Agnès est bien l’œuvre d’une grande dame du cinéma, mais de celles sur qui l’âge n’a pas de prise, et qui avait tellement d’avance sur son époque qu’elle n’est pas près d’être démodée.

MpM


 
 
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