
Carlobianchi et Doriano, deux quinquagénaires fauchés, sont obsédés par une chose : aller boire un dernier verre. Un soir, par hasard, alors qu’ils roulent sans but de bar en bar, ils tombent sur Giulio, un timide étudiant en architecture. La rencontre avec ces deux mentors improbables va profondément transformer la façon dont Giulio voit le monde et l’amour, et dont il imagine l’avenir.
Voir Venise et… revenir ivre. Jusque’à plus soif. À travers les plaines de la Vénétie, filmées dans leur aspect le moins glamour (ciel gris, zones commerciales, restaurant abandonné, manoir en désuétude…), Francesco Sossai signe une épopée de buveurs patauds. Deux vétérans des bars, capables d’endurer un fort taux d’alcoolémie, qui rappelleront le duo d’Un singe en hiver, et un jeune étudiant candide (introverti et bien trop raisonnable) partent faire la tournée des Grands ducs.
C’est un peu l’obsession du jeune cinéaste : comment donner un sens à sa vie. Dans Autres cannibales (2021), la transgression de l’anthropophagie servait de déclic pour fuir un quotidien morne. Dans le court métrage L’anniversaire d’Enrico (Quinzaine des cinéastes 2023, Grand prix à Angers et Busan), c’est une fête qui ouvre les yeux d’un enfant pas vraiment prêt à se confronter au réel. Le dernier pour la route poursuit cette veine d’un cinéma réaliste et allégorique, dans la lignée de ceux d’Alice Rohrwacher.
L’alcool n’est qu’un expédient pour souder deux hommes sacrifiés par le capitalisme et méprisés par les élites. « Le peuple ». Ils vont entraîner un futur bourgeois inhibé dans leur virée alcoolisée, ce qui va l’aider à s’émanciper. De Venise à Trévise, de bars en lieux de perdition, entre nostalgie (« C’était tellement bien les années 90 ») et habitudes, imprévus et curiosités (archéologiques), la tournée ne paye pas de mine. Mais fout une sacrée mine.
Leurres et idéal

Le film aurait pu être une simple ode à la complicité masculine hétérosexuelle. Sossai se sort du piège avec brio plusieurs fois. D’abord parce que la fluidité sexuelle d’un des protagonistes et le couple platonique que forme les deux vétérans remettent en question notre jugement, tout en nous surprenant et même en nous amusant. Ensuite, parce qu’ils sont plutôt pathétiques mais terriblement attachants. Enfin, le film s’offre un « macguffin » (un trésor caché dans les montagnes) qui aboutit à un séquence guignolesque de pieds-nickelés.
Si le récit subit un peu son rythme inégal, il ne cesse de délivrer son message « carpe diem », tout en cherchant constamment à nous rendre sympathique ces déclassés de la société. Econduits par toutes et tous, délaissés par la vie, on sent que l’échec hante chacun. Même le plus jeune, qui a pourtant quelques raisons d’espérer de son existence future. Mais chacun est dévasté à sa façon. Aussi pourquoi ne pas se prendre pour des rois en tocs, des princes de la route, des architectes géniaux ou même s’inventer des légendes urbaines. Tout pour ne pas se sentier « loser ».
Paradis artificiel

Avec ce road-movie dans une Italie enlaidie, Francesco Sossai filme le déclin d’une classe moyenne avec ce trio improbable, lié par une amitié aussi soudaine que paternaliste. Un conte autour du jeu et des hasards, de l’ivresse et des regrets. Dans ce pays prêt à saccager son patrimoine pour construire une autoroute au service de la marchandisation mondialisée, il cherche un « capriccio », un paysage imaginaire, pour évacuer la tristesse devant ce monde en voie de disparition.
Mais loin d’être réactionnaire, Le dernier pour la route est davantage un hymne à l’affranchissement. No limits tant qu’on peut déstabiliser les puissants, contourner les règles, n’en faire qu’à sa tête, librement. Plaire, aimer, et conduire vite. Boire ou mourir? Ici, si l’on veut vivre, s’enivrer est un devoir existentiel. Passons sur le précepte médical. Il s’agit, ici, de pouvoir surmonter les frustrations et de vouloir s’offrir une petite évasion. La mort nous fauchera suffisamment tôt. Autant profiter de la vie.
Le dernier pour la route (Le città di pianura)
Cannes 2025. Un certain regard.
1h38
En salles le 8 avril 2026
Réalisation : Francesco Sossai
Scénario : Francesco Sossai, Adriano Candiago
Image : Massimiliano Kuveiller
Musique : Krano
Distribution : New Story
Avec Filippo Scotti, Sergio Romano, Pierpaolo Capovilla, Roberto Citran, Andrea Pennacchi...
