Wild Rose n'est pas seulement le film qui aura révélé Jessie Buckley. Entre réalité (sociale) et rêve (musical), le film est une pépite qui charme et enchante. Parfaits pour l'été.



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The Grandmaster (Yi Dai Zong Shi)


Chine / 2013

17.04.2013
 



HISTOIRES D’UN ART





« Tu es pire qu’une récolteuse de dettes. Tu vas parvenir à me niquer mon Nouvel An. »

19 ans après Ashes of Time, et 6 ans depuis son dernier long métrage (une longue absence inédite pour le cinéaste), Wong Kar-wai revient sur les écrans avec un film visuellement époustouflant, The Grandmaster. L’esthétique est une marque de fabrique pour le réalisateur chinois ; elle s’accompagne ici de nouvelles ambitions. Après l’échec de son road-movie américain My Blueberry Nights, il a voulu sans aucun doute revenir aux sources : deux stars chinoises, un sujet plus populaire, et un hommage au kung-fu qui constitua longtemps l’ADN du cinéma qui s’exportait de Hong Kong, sa ville d’adoption. Mais The Grandmaster restera sans doute comme une tentative de régénérescence, pas totalement aboutie. Comme si le roi des drames romantiques mélancoliques cherchait une autre voie pour s’exprimer.

En choisissant un contexte historique – la Chine des années 30 à 50, incluant l’invasion japonaise – à travers un biopic, il avait incontestablement envie de filmer un récit épique. Evidemment, son style ne se soumet pas aux contraintes imposées de ces deux genres. Surtout, WKW cherche à démultiplier son récit et sa forme en abordant effrontément l’action, le mélo façon Anna Karenine, la poésie des images et l’humour (la séquence après le générique de fin n’en manque pas). Cette démultiplication trouve d’ailleurs son illustration à travers les nombreux visages que filme le réalisateur, comme s’il voulait s’ouvrir à un cinéma moins axé sur le couple, en optant pour un groupe. Hélas, malgré la présence d’un sextet au départ, il ne se focalisera finalement que sur son duo de star, maltraitant les autres personnages dans son montage final.

Toutes ces facettes qu’on ne lui connaissait pas peuvent nous faire imaginer le film idéal qu’il avait en tête durant les nombreuses années de production et post-production. Le résultat final, loin d’être honteux, s’achève par un paradoxe : formellement The Grandmaster est un joyau ; fondamentalement, on n’y comprend pas grand chose. Le récit se perd en cours de route, et nous perd avec, laissant un sentiment de flottement par certains moments. Peut-être qu’il a voulu, à la fin du premier acte, exploser les codes, et l’intention réelle de nous égarer dans les méandres de son film. Quand il joue avec la chronologie des faits, avec quelques flash-backs subtilement amenés, on ne peut être qu’éblouis par son sens du montage. Mais lorsqu’il abuse des ellipses jusqu’à évacuer ou effacer des personnages secondaires essentiels, le spectateur s’interroge sur l’intérêt de ces histoires parallèles, finalement inutiles.

A force de s’obstiner à tout intégrer dans 120 minutes de long métrage, le cinéaste a oublié le secret de ses plus beaux films : l’épure. Avec peu de choses, mais un immense talent, il parvenait à nous hypnotiser et nous faire croire aux plus belles tragédies romanesques. Dans The Grandmaster, il surdose ou sous-dose, selon, différents ingrédients. Cela en fait sans aucun doute son œuvre la plus facile à vendre à un grand public (surtout qu’il flatte un peu le nationalisme chinois au passage), mais pas forcément sa plus équilibrée.

Cependant, c’est là que cela devient intéressant. Le kung-fu est un art martial. Le mot art est important. Un art qui se transmet, par les mots et l’apprentissage. Qu’un Maître du kung-fu meurt et ses secrets disparaissent. On peut voir là une magnifique parabole sur le devoir de l’artiste : enseigner. Pour en revenir à l’équilibre, le Kung fu est un art qui tient en deux mots : horizontal et vertical. Un art géométrique qui défie les lois physiques de l’humain. Un art ordonné qui peut conduire aux abysses (à l’orgueil destructeur, à l’opium, à la mort). Un art de la précision, comme le cinéma de Wong Kar-wai. Nous y reviendrons. Paradoxalement, cet art horizontal-vertical (debout/couché, vivant/mort) est ici mené par des personnages qui vivent une destinée oblique, qui sont déséquilibrés par la fatalité des événements. On passe ainsi du printemps à l’hiver. Du bonheur parfait à la guerre et ses conséquences. C’est dans cette lecture que The Grandmaster séduit le plus.

Bien sûr le charme opère grâce au style. Les variations musicales, riches et envoûtantes, le travail méticuleux du son, la beauté des costumes, l’élégance permanente des séquences, le mix entre les images d’archives et de véritables plans picturaux sublimes font du film une œuvre d’art. Quand nous parlions de cinéma de précision, c’est bien parce que nous gardons en tête les détails d’une image qui tantôt ralentit, tantôt accélère, nous donnant l’impression d’être au cœur de l’action, de ne jamais manquer l’instant furtif qui chamboule un combat ou les émotions de deux adversaires.

Car nous assistons là à une chorégraphie plus proche de la danse que du kung fu. Le geste est au cœur du mouvement, presque mis sur pause, et l’action a moins d’importance que les effets de celle-ci sur une flaque d’eau ou des stalactites. Il sait capter un instant particulier dans le fracas et le tumulte de l’action. Mais ce kung fu n’est surtout présent que dans la première partie. La suivante se laisse envoûter par le mélodrame. In the Mood for no love. Les sourires deviennent plus tristes, voire forcés, les événements semblent dignes d’un soap opéra télévisé où un frère et une sœur se disputent un héritage… Il offre en pâture au spectateur quelques moments gracieux, qui rappellent ses anciens films, ou nerveux comme ce duel sur un quai de gare enneigé, avec des costumes peu commodes.

Ses personnages comprennent qu’ils ne sont jamais au bon endroit, qu’ils sont forcés de se compromettre. Les blessures laissent toujours des traces. Et les passions brûlent les corps de l’intérieur. WKW récidive : une vie sans regrets serait ennuyeuse. Ses héros passent à côté de leurs destins et ne savent pas profiter de leurs vies au nom de règles et de conventions. Il bride une fois de plus son couple, platonique. Pour le coup, il n’a rien perdu de son savoir faire : en une séquence anthologique où les deux se combattent, il nous fait comprendre l’alchimie évident de ces deux génies du kung fu. Pas la peine d’en rajouter. The Grandmaster n’est rien d’autre que l'énième histoire d’amour impossible que le cinéaste affectionne tant. Mais celle-ci s’orne d’autres artifices, entre Tigre et Dragon, Hou Hsiao-Hsien et ses Fleurs de Shanghai et les films historiques chinois à gros budgets.

« L’amour ce n’est que ça, un rêve » : cela résumerait bien ce film, comme l’œuvre de Wong Kar-wai.
 
vincy, à berlin

 
 
 
 

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