Avec Dark Waters, Todd Haynes s'invite dans le film engagé (côté écolo), le thriller légaliste et l'enquête d'un David contre Goliath. Le film est glaçant et dévoile une fois de plus les méfaits d'une industrialisation sans régulation et sans normes.

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L'Ecume des jours


France / 2013

24.04.2013
 



JE VOUDRAIS PAS CREVER





«- Chloé ? Êtes-vous arrangée par Duke Ellington ? »

Inadaptable L’Ecume des jours ? Les néologismes et les objets hybrides inventés par Boris Vian étaient a priori difficiles à transposer dans un film. Michel Gondry a osé. Une audace dont on peut le remercier : rarement roman aura été aussi fidèlement respecté tout en étant transformé, et même métamorphosé. Gondry rend un brillant hommage à Vian et L’Ecume des jours à l’écran transpose ce qui était virtuose à l’écrit.

L’univers de Vian a ainsi trouvé son héritier avec Gondry. Du jazz de Duke Ellington aux surréalisme des situations, quel autre cinéaste pouvait recréer le pianocktail, rétrécir l’immense appartement de Colin, qui prend la poussière au fil du film, trouver l’idée visuelle pour la danse Biglemoi ? Mais Gondry va plus loin : il imagine une télé proprement interactive, un ancêtre d’Internet, mélange les époques – rendant le film anachronique -, fait une déclaration d’amour à un Paris populaire (déjà abordé dans La Science des rêves) … Les effets spéciaux sont avant tous des effets bricolos (et rigolos parfois). Cela donne un ensemble ingénieux, ni rétro, ni futuriste. Entre Tati et Jeunet. Cette atmosphère excentrique répond au diktat des objets, dans un premier temps. Cette mécanique « analogique » ignore que l’informatique et le numérique l’a vaincue. Evidemment, les sentiments prendront le dessus au fil de l’histoire : les objets disparaîtront ou deviendront fous. Ne restera alors que l’histoire de Colin et Cholé.

Le couple. Ou plutôt les couples. Trois duos face à leurs destins, divergents. Trois couples d’amis liés par la passion, la culture, l’argent et finalement une même manière de voir la vie. Or un seul couple survivra. Les autres se détruiront : la réalité les rattrapera. La maladie (jolie métaphore que ce nénuphar), l’addiction (ecstasy littéraire), la pauvreté, la guerre… L’excentrisme fait place à l’existentialisme. Les comédiens se glissent naturellement dans la peau de ces personnages. On pouvait craindre le casting de stars, on ne peut que se féliciter de certains choix comme Omar Sy, Philippe Torreton ou Aïssa Maiga.

Le récit. Passé l’insouciance de cette jeunesse dorée, tout se détraque : les fleurs se fanent, le soleil lutte pour faire passer de la lumière dans des fenêtres de plus en plus opaques. Gondry se complait dans la mélancolie, sentiment qu’il maîtrise parfaitement (Eternal Sunshine of the Spotless Mind, The Science of Sleep, Soyez sympa rembobinez !...). Il y glisse une satire sociale, un regard parfois cruel sur l’humanité (la trahison amicale notamment), comme si lui aussi voulait combattre l’âge adulte. Il veut conserver cette âme d’enfant, ce moteur créatif qui l'a conduit à délirer autour des musiques de Björk et à chercher d’autres voies visuelles à la création. « Ce sont les choses qui changent, pas les gens ». Lui ne veut donc pas changer, même si son environnement évolue. C’est là que L’écume des jours prend toute sa dimension affective : il trouve dans ce livre tout ce qui porte son œuvre, de l’amour impossible à la quête d’un monde idéal improbable. L’écume des jours, le livre comme le film, n’est rien d’autre qu’un hymne désespéré à la fin de l’insouciance. Après avoir flotté dans les airs, le bonheur se noie… Les chatoyantes couleurs pastels se muent en un sépia terne et même un noir et blanc glacial.

Le roman. Gondry a aussi imaginé une narration parallèle au livre. Sa seule manière de s’approprier le chef d’œuvre a été de le sacraliser. Le destin de Colin est écrit à l’avance. Des secrétaires tapent sur des machines à écrire qui avancent sur des rails : rien ne peut dérailler. Le libre arbitre n’existe pas, le déterminisme pas plus. La fatalité s’abattra sur ce pauvre Colin. Tout est déjà imprimé, relié, décidé. Il y a le roman avant que le film ne commence. Cette préexistence conditionne tout. Et c’est hélas ici que le cinéaste butte : avec une forme de génie, ou en tout cas d’ingéniosité, il a su suivre le séquençage cinématographique du livre et se libérer des contraintes littéraires. Hélas, le film n’arrache pas le cœur comme le roman. L’émotion manque à la fin. Comme si le réalisateur refusait l’existentialisme pour préférer l’onirisme. Comme s’il préférait continuer de rêver plutôt que de nous enfoncer une épine dans le cœur. Pourtant c’était écrit. Mais la tristesse n’est pas assez poignante pour que l’Ecume des jours nous laisse le gout salé tant espéré. Reste le passage du délicieux sucré à la savoureuse amertume.
 
vincy

 
 
 
 

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