Ne croyez pas que je hurle est le joyau tant attendu de l'année. Film expérimental et sentimental, audace narrative et visuelle, cette expérience signée Frank Beauvais est aussi délicate que mélancolique, curieuse que hypnotique.



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Birdman (ou la surprenante vertu de l'ignorance)


USA / 2014

25.02.2015
 



VANITY FAIR





«- Qui est Barthes ? Dans quel épisode de Birdman a-t-il joué ? »

Birdman ou la surprenante vertu de l’ignorance. Tel est le titre complet du nouveau film d’Alejandro Gonzalez Inarritu. Et c’est bien l’intégralité du titre qui donne tout le sens à cette œuvre existentialiste.
- Birdman : superhéros fictif d’une franchise hollywoodienne, symbole de la gloire passée d’un acteur en quête d’authenticité, petite voix intérieure donnant mauvaise conscience au comédien, et finalement allégorie de l’homme qui s’envole vers son destin.
- La surprenante vertu de l’ignorance : le titre de la critique de la pièce de théâtre mise en scène par « Birdman », la métaphore du film qui parie sur une révolution culturelle.
Il manque le troisième pilier du film, l’amour. Car c’est ainsi que le film s’annonce : une « love story » à plusieurs facettes. Entre le comédien et son personnage, le metteur en scène et sa pièce, le père et la fille, le père et son ex-femme, la fille et un comédien, les actrices et leur metteur en scène, le public, la critique (pas vraiment épargnée entre cyniques, intellos, et idiots) et les artistes… Tout le monde se déteste, ou ne s’aime pas, ou ne s’aime plus. Mais à la fin, l’amour, mais aussi la connaissance triompheront. Et Birdman, incarnation du blockbuster décérébrant et de la notoriété/cupidité/vanité, perdra.

Le nombril du monde

Voilà : Alejandro Gonzalez Inarritu, comme à son habitude, a de l’ambition. Il remplit son film d’une multitude d’idées, quitte à en laisser quelques unes dans des impasses, tente de signifier tout ce qu’il veut dire, et finalement, il reste un propos moins clair qu’espéré, et plus ethnocentrique qu’attendu. Car Birdman, s’il parle bien d’amour et d’ignorance, est avant tout un exercice de style autour d’une troupe de théâtre. Le film est sous l’emprise des angoisses, obsessions et aspirations des comédiens, des tentatives de rédemption de chacun, ou encore de la difficulté à créer (une pièce). D’où cette impression, après le film, qu’il manque quelques éléments pour comprendre l’intention réelle du cinéaste et ce sentiment diffus qu’il n’a pas réussit à rendre son histoire plus universelle.

Le tourbillon de la vie

Pourtant, Birdman est prodigieux. Dès la première scène, nous sommes hypnotisés : Michael Keaton lévite, en slip, façon Fakir, dans une loge sordide (qui sent le slip). La voix off nous entraîne dans le délire intérieur de cet homme proche de la schizophrénie et dont les prochains jours ne vont être qu’une spirale infernale vers la folie. Une image fixe, la parole. Et puis la caméra suit le personnage à travers les coulisses du théâtre, une Babel en soi, jusqu’à la scène où répètent les autres comédiens. Un plan séquence classique, bavard, tourbillonnant. Mais Inarritu et son chef op Lubezki ne coupent pas. Le plan séquence continue. Et ce, durant une heure cinquante. On voit bien quelques astuces (des raccords un peu artificiels) qui révèlent la supercherie de ce faux plan séquence ininterrompu. Cependant, ce parti pris de mise en scène produit un effet impressionnant pour le spectateur : le vertige d’une plongée immersive dans un quasi huis-clos (les 3/4 du film ne sortent pas du « block » autour du théâtre). C’est évidemment ce qui restera de Birdman : ce tour de force qui efface toute coupe dans le montage, la caméra ne pointant que vers l’objet qu’elle va suivre…

Ego tripes

Ce formalisme clinquant n’est pas vain. D’une part il traduit le chaos de l’histoire et les crises de nerfs des personnages (mentionnons d’ailleurs cette musique trépidante qui ne baisse jamais la garde). D’autre part, il accentue cette sensation de panique, de peur, de parano, de délires qui habitent ces comédiens, bipolaires de nature (au point que l’acteur-auteur-metteur en scène interprété par Michael Keaton est dédoublé). Au passage, si Keaton est exceptionnel, le reste du casting est épatant de justesse.
Ainsi on passe du mélo poignant à la tragédie personnelle, du drame humain à la romance touchante. Léger, ça virevolte. Cocasse (« Six mois sans bander et tu veux me baiser devant 800 inconnus ?! ») et même loufoque (la scène où Keaton se retrouve enfermé dehors est irrésistible), le film use de nombreuses tonalités, lui permettant de ne jamais nous ennuyer, même si, parfois, l’ivresse nous fait tourner la tête. Là où Inarritu nous surprend davantage c’est dans l’usage de la violence. Verbale, évidemment. De quoi envoyer de sacrés coups à l’égo de l’autre. Physique, aussi. C’est même saignant (lutte culte entre Keaton et Norton, presque hilarante tant elle est « amateure » et réaliste).
Visuellement, parcimonieusement, sur la fin, quand Birdman conquiert l’âme de son ancien interprète (même si, « dès le troisième épisode on a oublié qui incarnait le héros »), Inarritu nous manipule avec effets spéciaux et donne un sentiment de surpuissance à son personnage, ridiculisant les grosses productions hollywoodiennes mais démontrant à quel point elles ont une force insidieuse sur nos rêves. Les studios sont ainsi traités de « génocideur culturel », l’égo confond « amour » et « admiration », la notoriété se calcule en nombre d’amis sur Facebook, de « like » sur une vidéo insipide sur YouTube ou de suiveurs sur Twitter. Même le théâtre, cet art pour « quelques milliers de WASP richards », n’est pas mieux traité. C’est dénonciateur et noir, sous l’aspect d’une prouesse esthétique séduisante.

Fais comme l'oiseau

C’est l’affrontement entre l’Art avec un grand A, l’Amour, le vrai, et ses leurres : le produit culturel et l’adoration. On ne peut pas vivre sans amour, on ne peut pas exister, et le risque est de confondre cet amour avec le culte, voire l’exaltation. Les applaudissements ne valent pas la sincérité d’une émotion. C’est là tout l’intérêt du choix d’Inarritu pour la nouvelle de Raymond Carver, "Parlez-moi d’amour", que monte et joue le personnage de Keaton. Deconstructing Carver : il y a une mise en abime du texte et un jeu de miroir entre la pièce et le film. La pièce part en vrille, comme le personnage du film. Rhétorique entre le réel et le jeu, le je et le moi, et même le sur-moi, Birdman est un peu comme Icare qui s’approche trop du soleil. Se prenant pour un mythe, il va s’y brûler les ailes. L’imposture (de films nuls, de comédiens qui oublient leur motivation, de textes qui ne sont pas vécus) ne peut pas durer, et n’existe finalement que dans le cinéma, art virtuel et fantasmagorique par excellence. C’est alors que le pathétique l’emporte dans cette quête de vérité. Car, comment être vrai quand on est expert en simulation ? Il faut trouver la sincérité: on en revient à cette vertu qui va naître de tous ces vices inhérents et à peine cachés.

Tombé du ciel

Avec regrets, on aurait alors aimé qu’Inarritu ne nous serve pas un final incohérent. D’une part le plan séquence s’interrompe, faute flagrante. D’autre part, pourquoi ne pas oser une fin aussi dramatique que celle de la pièce de Carver ? L’onirisme ne justifie pas tout : Michael Keaton avec des pansements sur le visage qui, de profil, le font ressembler à un oiseau ; Birdman qui s’envole tel un Phoenix renaissant de ses cendres. Autant de facilités qui nous donne surtout l’impression qu'Inarritu fait un compromis en livrant un épilogue étrange et frustrant, cruel et drôle, pour ne pas dire très hollywoodien. Paradoxe total. Mais l’émotion, la réflexion qui aurait pu éclore, se tiédissent au nom d’un regard aimant, d’un pardon évident pour toutes les fautes commises par un homme qui a raté sa vie, jusqu’au moment où il a confondu son art et sa vie, prêt à se sacrifier pour rappeler qu’il existe. En refusant d'aller jusqu'au bout de la folie créatrice et en préférant une conclusion poétique (et libre d'interprétation), sans doute par peur du l'absolue noirceur et par goût de la lumière, Birdman nous laisse en plan.
 
vincy

 
 
 
 

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