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L'Adieu de Lulu Wang est à la fois un portrait de famille et un portrait de la Chine contemporaine qui refuse de reconnaître ses faiblesses. Un voyage initiatique sensible et touchant, porté par une mise en scène qui oscille entre le burlesque et le documentaire.



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Que viva Eisenstein ! (Eisenstein in Guanajuato)


/ 2014

08.07.2015
 



SEXE, MORT ET CINEMA





"Je considérerai ces dix jours comme les dix jours qui ébranlèrent Eisenstein."

Attachez vos ceintures ! Même confortablement installé dans son fauteuil, le spectateur de Que viva Eisenstein ! traverse des zones de turbulences cinématographiques qui risquent de le bousculer quelque peu dans ses habitudes. C’est que pour rendre hommage à l'un des plus importants cinéastes du début du 20e siècle, le surdoué et fantasque Serguei Eisenstein, Peter Greenaway a opté pour une cinématographie exubérante qui multiplie effets visuels et trouvailles stylistiques.

Plans courts frénétiques et hallucinés, split screens, travellings acrobatiques, passage du noir et blanc à la couleur, incrustations d’images d’archives… il fallait bien toute cette folie cinématographique pour appréhender la personnalité exubérante et complexe de celui qui est souvent considéré comme le créateur de la grammaire cinématographique moderne. C’est alors comme si le film tout entier était à l’image du personnage : flamboyant et baroque, brillant et bourré d’autodérision, virtuose et ironique. On est à la fois bluffé par le rythme trépidant de la narration et enchanté par l'inventivité du réalisateur qui parvient à mettre en adéquation son style et son sujet, tout en poursuivant le travail de distanciation qui lui est cher.

Incarnation physique sans fard

Car devant un film de Peter Greenaway, et particulièrement celui-là, on n’oublie jamais qu’on est devant un écran de cinéma, et non dans la réalité. Au contraire, on ne peut s’empêcher de remarquer la mise en scène, les choix esthétiques, les références à d’autres films, qui sont comme autant de clins d’œil du réalisateur au spectateur. Cette démonstration formelle, volontairement artificielle, vient appuyer la vision très tranchée du cinéaste sur ce que devrait être le cinéma, à savoir un art qui s’appuie sur l’image et non sur le texte (voir notre entretien fleuve). C’est aussi une manière de jouer avec la matière du "biopic" traditionnel, en parsemant le film de citations de l’œuvre d’Eisenstein et d’images d’archives apportant systématiquement un contrepoint (cette fois-ci bien réel) au récit en cours. En même temps que Greenaway nous livre sa vision (forcément fabriquée) du personnage, il lui adjoint ainsi un témoignage historique qui est comme un commentaire ironique de ce que l’on voit à l’écran.

Bien sûr, c’est aussi la notion de cinéma de propagande qui est visée par ce procédé. Puisque l’on a beaucoup reproché à Eisenstein d’avoir réalisé des films de propagande pour le régime soviétique, le cinéaste s’amuse à en démonter les ressorts, à jouer avec l’idée de la propagande et à la retourner contre elle-même. Car Que viva Eisentsein !, lui, n’est en aucun cas un film de propagande pour le réalisateur russe. Derrière l’admiration que lui porte Greenaway, on sent son désir de rendre palpable la personnalité infiniment complexe du personnage, "clown tragique" déjanté et génial. Il ne recule ainsi devant rien pour l’appréhender dans toute son ambivalence, entre incarnation physique sans fard (il défèque, urine, baise…) et humanité à fleur de peau. Résultat, le portrait est joyeux et décomplexé, savoureuse tranche de vie qui évite l’élégie et la psychologie de comptoir pour s’ancrer dans quelque chose de plus immédiatement concret.

Œuvre hybride

A travers ces dix jours qui ébranlèrent Eisenstein, Peter Greenaway interroge en effet la révolution aussi bien physique qu'intellectuelle subie par Eisenstein au cours de son séjour mexicain, et comment cela influa sur le reste de son existence et de sa filmographie. Il en profite également pour aborder ses propres thèmes de prédilection comme les mystères de la création artistique et le rapport à la mort et à la sexualité, les fameux Eros et Thanatos qui hantent une grande partie de son œuvre. On sent le réalisateur britannique aussi fasciné que son personnage par l’omniprésence de la mort à Guanajuato : musée des morts, défilés de squelettes, ossuaires… Cette imagerie presque gothique forme un étonnant mélange des genres avec les mille facettes de la vie mexicaine telle qu’elle est transmise par Canedo : les bandes organisées de criminels, l’architecture, les labyrinthes souterrains, la musique, la gastronomie… A sa manière, la ville de Guanajuato devient elle-même un personnage central du récit, aussi nécessaire à l’épiphanie rencontrée par Eisenstein que ses autres rencontres et découvertes.

Sur les pas du prodige russe, le réalisateur britannique s’est si totalement imprégné des lieux réels de l’histoire, mais aussi des images tournées sur place par son idole et de la correspondance qu’il a échangée avec sa secrétaire, qu’on a finalement la sensation d’une œuvre hybride qui mêle la vision de Peter Greenaway à celle de Sergueï Eisenstein, allant parfois jusqu’à les confondre. En plus d’être l’un des plus beaux films consacré à un réalisateur que l’on ait jamais vu, Que viva Eisenstein ! fait alors l’effet d’un feu d’artifice de savoir-faire cinématographique, d’intelligence de l’image et de virtuosité de mise en scène, qui est manifestement l'aboutissement d'une réflexion captivante sur ce qu'est, peut être et devrait être le cinéma.
 
MpM

 
 
 
 

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