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1917 est une prouesse visuelle épatante avec ce faux plan séquence permanent qui suit deux jeunes soldats sur le front entre tranchées et snipers. Succès inattendu, le film de Sam Mendès est aussi parmi les favoris aux Oscars depuis son Golden Globe.



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1917



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 (c) Ecran Noir 96 - 20


  



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Mademoiselle de Joncquières


France / 2018

12.09.2018
 



LES MÉPRISABLES





« Il faut que j’ai cette fille-là ou que j’en périsse. »

En choisissant un texte de Diderot, et particulièrement celui-ci, cette Histoire de Madame de la Pommeraye, Emmanuel Mouret semble avoir trouvé tout ce qui fonde son cinéma, poli, délicat, exquis, sensible, romantique. La cruauté et la froideur prennent sans doute un peu plus de place dans ce quotidien d’aristos oisifs.

Mademoiselle de Joncquières prolonge les obsessions du cinéaste : les contradictions humaines, la puissance des sentiments, des élans du cœur à la dévastation des esprits, et la passion de la langue française, pour ne pas dire d’une certaine culture, subtile, qui peut paraître désuète, loin des dragues par Tinder ou des conversations en 140 signes.

« Mais sait-on où se cache le cœur ? Le vôtre est si rempli d’esprit qu’on pourrait se tromper. »

Ici, on respire la liberté des libertins, on assume l’inconstance des hommes, on se complaît dans l’art de la séduction, on fait régner l’esprit des mots. Moins noir et moins violent que Les Liaisons dangereuses, le film possède pourtant une trame similaire : une femme puissante et manipulatrice, un Casanova insatiable en quête d’idéal, une proie innocente. Mais le récit de Diderot diffère par les nuances très humaines que le cinéaste apporte à chacun de ses personnages.
Ainsi la vengeance froide et calculatrice de Mme de Pommeraye (Cécile de France, femme blessée et honnête, pilier de marbre sur lequel repose tout l’édifice), frôle la fin l’ignominie et le cynisme tout en étant facilement pardonnée. L’arrogance mâle du harceleur que porte le marquis des Arcis (Edouard Baer, amoureux du verbe, amoureux par nature) est atténuée par sa vulnérabilité et sa sincérité qui le pousse à se mentir, trahir ses opinions pour une femme. Quant à Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz, idoine en poupée invisible et mutique comme en muse insondable et honnête), elle est une pute silencieuse qui cache parfaitement sa pureté morale et intangible.

« Toute la nature ne serait qu'écho à votre grâce! »

Orgueil, raison, passion, sentiments, jeux de l’amour et du non hasard : de Jane Austen à Marivaud, Mouret se régale avec les regards et les dialogues, les cœurs qui palpitent sous les décolletés et les douleurs intérieures qui étouffent sous les corsets. Ne nous y trompons pas : Mademoiselle de Joncquières, jusqu’à l’épilogue tout du moins, est profondément féministe. La revanche de la Pommeraye est bien motivée par l’idée de faire payer la puissance masculine à travers un homme, d’émanciper les femmes grâce à son pouvoir. Que c’est plaisant d’observer cette complicité entre femmes contre l’abus de pouvoir des hommes.

On peut alors regretter que les dernières minutes du film trouble ce message terriblement moderne en sauvant le prédateur, rentré dans le rang, fier monogame, balançant sa vertu à la face défaite de celle tour à tour aimée, bafouée et revancharde. Après tout, le réalisateur voulait sans doute rendre hommage aux femmes victimes des harceleurs, tout en poursuivant son propre idéal : le grand amour est possible, y compris entre un séducteur infidèle et érudit et une prostituée sincère et honnête. En sauvant l’homme, et en lui donnant une épouse qui pourrait être sa fille, Mouret fait finalement basculer Mademoiselle de Joncquières dans un conformisme déroutant et une morale conservatrice, contredisant tout le reste de son film raffiné.

«- C’était donc une comédie ?
- Qui, rassurez-vous, amusera tout Paris.
»

Mais il ne faudrait pas que cela gâche le plaisir d’entendre et de voir ces pantins piégés dans un jeu de dupe concocté par La Pommeraye. Avec ces cadres larges sur la nature et ces plans serrés sur les visages, le film est aussi majestueux que méticuleux. Il ne manque ni de souffle ni de rythme : tout est fluide, gracieux et même pétillant. Malgré les souffrances intimes de chacun, cette comédie (celle qu’on nous raconte et celle qui s’y joue) est presque joyeuse, et même lumineuse. L’intrigue a quelque chose du thriller, ponctué parfois de moments cocasses comme ce diner sublime et drôle, où l’on voit bien que l’amour conduit aux pires reniements et à une folie destructrice.

Entre l’illusion de la pureté et la violence induite par le désir, le film est un hommage à l’art de la tromperie. Chacun derrière son masque ment, prêche le faux pour savoir le vrai, ou s’amuse à cacher son jeu. A l’exception de la meilleure amie, merveilleuse Laure Calamy.

C’est un long apprentissage pour sonder la sincérité des sentiments et déceler le vrai du faux dans le cœur de chacun. La force de ce conte est pourtant ailleurs : il n’y a jamais de méchanceté (ou presque) puisque tous, même s’ils apparaissent comme méprisables, sont aimables et pardonnables. En décrivant si finement leurs failles, Emmanuel Mouret réussit à nous faire croire (encore un jeu d’illusion) que cette tragédie romantique est oubliée sur l’autel de l’amour le plus absolu.
 
vincy

 
 
 
 

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