Venise 2025 | À pied d’œuvre de Valérie Donzelli : la précarité de l’écrivain

Venise 2025 | À pied d’œuvre de Valérie Donzelli : la précarité de l’écrivain

En adaptant pour le grand écran le roman autobiographique de Franck Courtès, A pied d’œuvre, Valérie Donzelli montre le combat d’un photographe à succès qui, en décidant de devenir écrivain, sombre dans la précarité. Bastien Bouillon incarne avec brio cet homme qui, coûte que coûte, et souvent contre l’avis de ses proches, choisit d’aller au bout de sa passion.

Paul Marquet (Bastien Bouillon) a quitté son travail de photographe qui lui permettait de bien gagner sa vie. Il s’est découvert une passion pour l’écriture, mais il réalise rapidement qu’il est difficile d’en vivre. Alors il s’inscrit sur une plateforme qui met en relation des personnes cherchant des petits boulots à d’autres qui en proposent (bricolage, jardinage…) à des tarifs extrêmement bas.

Son fils et sa fille, de jeunes adultes, quittent la France pour aller vivre à Montréal avec l’ex-compagne de Paul (Valérie Donzelli). Paul se dégote un petit logement grâce à l’aide de son père (André Marcon) qui voudrait le persuader de retrouver un emploi plus rémunérateur. Mais Paul s’obstine, malgré le refus de son éditrice (Virginie Ledoyen) de publier le nouveau roman qu’il lui propose racontant la fin d’une histoire d’amour. Sa nouvelle idée, qui prend forme peu à peu, c’est de parler de son travail précaire, d’évoquer les anecdotes qui ponctuent ses journées passées chez des particuliers souvent assez peu chaleureux, qui profitent d’une main d’œuvre à bas coût.

« La première chose qui m’a bouleversé, c’est l’écriture de Franck Courtès. Le livre parlait de cette ubérisation du travail et de la difficulté d’accoucher d’une œuvre. Mon père a grandi dans cette pauvreté et il m’a déconseillé d’être une artiste pour ça », a expliqué Valérie Donzelli lors d’une avant-première. « Le film ne dénonce rien. C’est une observation à travers le personnage de Paul Marquet. C’est ma subjectivité », poursuit la réalisatrice, elle-même issue d’une famille d’artistes qui ont connu la précarité.

La réalisatrice, qui dit s’être également inspirée de deux films – Le roman d’un tricheur de Sacha Guitry et Sans toit ni loi d’Agnès Varda -, évoque dans À pied d’œuvre l’ubérisation de la société avec des plateformes qui exploitent les travailleurs. « Le nom de la plateforme sur laquelle Franck a travaillé est inventé, mais ce qui se passe, c’est la réalité. C’est exploiter l’accès au travail des plus miséreux », dénonce Valérie Donzelli.

Franck Courtès, qui s’est rendu sur le tournage, a apprécié l’expérience de voir son roman – publié en 2023 – adapté pour le cinéma. « Ce n’est pas un tract politique, mais c’est éminemment politique. Je lavais beaucoup de vitres à des tarifs qui sont scandaleux », confie le romancier, qui a renoncé aujourd’hui aux petits boulots de bricolage qu’on voit Paul Marquet effectuer dans le film.

A pied d’œuvre est le huitième long-métrage de Valérie Donzelli. C’est la deuxième fois qu’elle adapte un ouvrage pour le cinéma après L’amour et les forêts, un roman d’Éric Reinhardt publié en 2014.

Bastien Bouillon incarne avec beaucoup de finesse cet homme modeste, courtois, peu démonstratif, mais déterminé à écrire et à se faire publier. Il assume ses choix. L’acteur tient pour la première fois le rôle principal dans un film de Valérie Donzelli, mais il a déjà joué à plusieurs reprises pour elle, notamment dans La guerre est déclarée (2011), un long-métrage qui a connu un grand succès public avec plus de 800 000 entrées en France. Les autres acteurs sont au diapason, de Ledoyen à Marcon, en passant par Adrien Barazzone.

« Valérie m’a offert la plus grande partition de ma carrière jusqu’ici », assure Bastien Bouillon, qui a reçu en 2023 le César du meilleur espoir masculin pour son rôle de policier dans La nuit du 12, de Dominik Moll.

Le scénario et les dialogues, co-écrits par Valérie Donzelli et Gilles Marchand, apportent au film beaucoup de justesse. Malgré une intrigue peu fertile en rebondissements, on suit avec intérêt l’itinéraire de Paul Marquet. On est captivé par son acharnement et sa volonté de choisir sa manière de vivre, sans trop se soucier du regard souvent désapprobateur de ses proches.

Parallèlement à la sortie en salles du film, récompensé à la dernière Mostra de Venise par le prix du scénario, la Cinémathèque française propose, jusqu’au 8 février, une rétrospective consacrée à Valérie Donzelli.

Pierre-Yves Roger


A pied d’œuvre
Festival de Venise 2025
1h32
En salles le 4 février 2026
Réalisation : Valérie Donzelli
Scénario : Valérie Donzelli et Gilles Marchand, d'après le roman éponyme de Franck Courtès
Musique : Jean-Michel Bernard
Image : Irina Lubtchansky
Distribution : Diaphana
Avec Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Valérie Donzelli, Adrien Barazzone, Marie Rivière, Philippe Katerine, Claude Perron...