Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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Andrew Haigh a fait ses armes aux Etats-Unis, en tant qu’assistant monteur sur Gladiator de Ridley Scott et Mister Lonely d’Harmony Korine. Puis il s’est consacré à l’écriture et à la réalisation avec quatre courts métrages sélectionnés dans plusieurs festivals, dont Berlin ou Londres.

En 2009, son premier long métrage (Greek Pete) s’intéresse à un jeune escort boy et vaut au cinéaste d’être présenté par le New Yorrk Times comme le "talent le plus prometteur venu d’Angleterre depuis longtemps".

Son deuxième film, Week-end, est une histoire d’amour fulgurante et universelle entre deux hommes qui se rencontrent et apprennent à se connaître en l’espace de deux jours. Une œuvre sensible à la fois bien ancrée dans son époque et d’une délicatesse saisissante.

Ecran Noir : comment est venue l’idée du film, une rencontre amoureuse sur un week-end ?





Andrew Haigh : C’est d’abord venu d’une frustration sur le fait qu’il n’existe pas vraiment de films sur deux hommes tombant amoureux et que cette histoire n’ait jamais vraiment été racontée. Il existe de nombreuses histoires similaires, mais avec un homme et une femme. J’ai toujours pensé que le début d’une relation amoureuse est intéressant. Dans les films, c’est toujours traité à la manière d’une comédie romantique. Pour moi, c’est plus important que cela, car c’est lorsque deux personnes commencent à se connaître, à créer un lien, à se dévoiler tels qu’elles sont. C’est passionnant ! Pour un réalisateur, c’est un bon moment à étudier pour capter le caractère de quelqu’un.

Mais lorsque j’ai fait ce film, je n’y ai jamais pensé en termes de comédie romantique. Ce n’était pas du tout le but. Je pensais faire une étude de caractères, ou quelque chose comme ça. Maintenant, mon agent américain m’envoie des scripts de comédie romantique… Mais c’est horrible, ce n’est pas du tout ce que je veux faire ! Je ne me considère pas comme quelqu’un de romantique, et pour moi le film n’est pas romantique. C’est une histoire d’amour, mais pas une comédie romantique, même si c’est comme ça que les gens voient le film…

EN : J’ai le sentiment que les comédies romantiques ont tendance à s’arrêter là où votre film commence…

AH : Oui, exactement ! Les comédies romantiques se résument toujours à franchir des obstacles qui empêchent les personnages d’être ensemble. Dans Week-end, ils apprennent à se connaître, quelque chose de spécial commence... C’est une situation qu’absolument tout le monde comprend : gay, hétéro, femme, homme. Tout le monde peut l’expérimenter.

EN : Même si le film montre une histoire d’amour entre deux hommes, il a une portée bien plus universelle…

AH : Pour moi, c’était évident que le film aurait cette résonnance universelle. Il s’agit de deux hommes, et il y a des conversations sur le fait d’être gay, donc c’était important qu’en même temps, le film soit universel.

EN : Le film montre aussi comment la société traite l’homosexualité, notamment lorsque les personnages se font insulter. Est-ce encore difficile d’être homosexuel en Grande Bretagne aujourd’hui ?

AH : Bien sûr, c’est beaucoup plus simple qu’il y a vingt ans ! Si vous vivez à Londres et que vous travaillez dans les médias, tout va bien. Mais je crois que si vous vivez dans un autre endroit, ce n’est pas si facile. Et ce que je voulais montrer, c’est que le problème vient également d’eux. Russell s’inquiète beaucoup plus de la réaction des gens que ce que cette réaction ne le nécessite. Je crois que quand on est gay, parfois on se souvient de ce que cela fait d’être discriminé et il y a une peur qui est toujours présente, même si elle n’est pas toujours justifiée. Je voulais montrer les difficultés bien ancrées qui vont avec le fait d’être homosexuel.

EN : Oui car finalement, les barrières ne sont pas seulement dans la société, elles sont aussi dans la propre tête de Russell ! Par exemple, il refuse de se confier à son meilleur ami ou d’embrasser Glen en public.

AH : Exactement ! Et c’est probablement plus un problème pour lui que pour son meilleur ami. Quelque chose l’empêche d’être ouvert. Le film montre des personnages qui essayent de se définir et Russell et Glen empruntent des chemins différents. Russell n’est pas encore prêt à se définir, comme gay ou comme quoi que ce soit.

EN : En revanche, vous avez choisi de ne pas montrer d’actes d’homophobie violents. On entend juste parler d’un homme qui s’est fait agresser.

AH : Ce n’est pas quelque chose qui m’inquiète et je ne crois pas que cela fasse peur à Glen non plus. Bien sûr, cela existe, il y a parfois de la violence. Mais la plupart des gens n’en font jamais l’expérience. J’ai vu pas mal de films sur des personnages homosexuels, et ce genre de chose arrive systématiquement. Il y a toujours quelqu’un qui se fait agresser. Mais je ne voulais pas montrer ce genre de choses. Et puis le film est assez intime, j’ai pensé que ce serait étrange d’avoir tout à coup ce genre de scènes.

EN : Le spectateur, lui, a peur pendant tout le film qu’il n’arrive quelque chose d’horrible…

AH : Oui, je pense que les gens ressentent ça, et finalement rien ne se passe. Mais je pense que c’est aussi ce que ressentent les personnages. Je crois que Russell a toujours peur que quelque chose de mauvais ne lui arrive… et ce n’est jamais le cas.

EN : Les deux personnages parlent beaucoup du fait d’être gay et de comment ils le vivent. Ils ont des points de vue diamétralement opposés : Glen est très militant, il réclame le droit à la différence, tandis que Russell est beaucoup plus en retrait. Lui, il cherche plutôt à passer inaperçu. Duquel vous sentez-vous le plus proche ?

AH : Je crois que je me situe quelque part entre les deux ! [Il rit] C’est d’ailleurs ce qu’ils finissent par faire. A force de passer du temps ensemble, ils réalisent qu’il devrait exister un moyen d’être entre les deux. On peut afficher son homosexualité et être très militant, mais on n’est pas obligé d’être toujours comme ça. Dans le cas de Glen, cela l’empêche d’être heureux parce qu’il pense sans arrêt : je vais faire ceci, je vais faire cela, je vais me mettre en colère… Quand il rencontre Russell, il réalise qu’il n’a pas à être toujours ainsi. En ce qui me concerne, je suis au milieu. Si j’ai bu, je suis comme Glen. Sinon, je suis plutôt comme Russell…

EN : Russell est obsédé par la question du coming-out. Il demande à tous les hommes qu’il rencontre s’ils l’ont fait et comment ça s’est passé.

AH : Comme Russell ne connaît pas ses véritables parents, Pour quelqu’un de gay, faire son coming-out auprès de ses parents est un passage presque obligé. Ca fait partie de ces choses par lesquelles il faut passer. Comme Russell ne l’a jamais fait, comme il n’a jamais eu l’occasion de le dire à ses parents, il s’imagine que ça l’empêche de vivre son homosexualité au grand jour. Mais ce n’est pas vrai. C’est une barrière qu’il met lui-même. C’est comme si le fait de ne jamais avoir fait son coming-out à ses parents lui servait d’excuse. Pour beaucoup de gens, le coming-out représente l’espoir que les parents les acceptent ainsi. Et alors, ils pourront s’accepter eux-mêmes. Je pense que le coming-out est un rituel. Pour la plupart des gens, c’est un rite de passage. Il faut le faire.

EN : Peut-être qu’un jour, tout le monde en passera par là… hétéros comme gays !

AH : : Ce serait génial ! Ce serait comme une loi. Le jour de votre 16e anniversaire, vous devez vous asseoir face à vos parents et leur annoncer si vous êtes gay ou hétéro. Excellent !

EN : D’une manière générale, vous pensez qu’il reste encore un long chemin à parcourir avant d’atteindre une vraie égalité des droits ?

AH : Oui, je crois. Je pense que la plupart des parents préfèrent toujours aujourd’hui que leurs enfants soient hétérosexuels. Même ceux qui sont très ouverts et libéraux. Parce qu’ils veulent que leurs enfants se marient, aient des enfants, soient "normaux". Cela prendra du temps avant de changer… Ce que j’ai toujours trouvé bizarre, c’est que les gays qui se battent pour l’égalité des droits, se battent dans une certaine mesure pour que les enfants des couples hétéros soient heureux. Les hétéros devraient se battre eux-aussi, parce que leurs enfants pourraient être homosexuels.


   MpM