Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



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 (c) Ecran Noir 96 - 20





Elle est lumineuse, belle. Sa voix est un peu rocailleuse derrière son apparente douceur. Sans doute la cigarette. Je lui en allumerai quelques unes durant son interview, sous le ciel capricieux du Pays Basque (elle devra également se munir d'un parapluie). A Saint-Jean-de-Luz, Mélanie Laurent vient défendre son deuxième long métrage, Respire, qui connaît un joli succès critique depuis sa présentation cannoise en mai. La perversion narcissique est au coeur de ce récit d'adolescente. Et ce n'est pas innocent de la part de l'actrice, souvent lynchée sur les réseaux sociaux. Et on se demande toujours pourquoi tant de haine...
Ecran Noir: Par rapport à votre premier long métrage, Les adoptés, on retrouve l’idée d’un personnage qui cherche une autre famille.




Mélanie Laurent: Il n’y a rien de personnel. La vie fait qu’on élargit la famille, mais je n’ai jamais cherché une nouvelle famille. Mais c’est pour ça que j’aime faire des films, c’est pour raconter des histoires à la fois très personnelles et à la fois très loin de moi. C’est pour ça que j’aime autant écrire, c’est pour inventer une histoire de toute pièce. Adapter un livre, c’est très littéraire. Ecrire un scénario c’est comme écrire un roman.

EN: En revanche, la mise en scène est très différente dans Respire par rapport aux Adoptés.
ML: Oui, dans Les adoptés, on avait des plans très posés, esthétiques, de plans séquences – on évoquait l’absence, c’était lent. Là on parle d’oppression. Ce sont des plans très serrés, c’est très découpé. On a énormément travaillé le son. On passe du stéréo au mono pour finir dans sa tête. Il y a très peu de musique. Il y a cette envie d’être caméra à l’épaule pour être proche des gens, avec l’idée qu’on ne sache jamais ce qu’il va se passer. Donc la caméra flotte mais elle est tendue.

EN: Ce qui sonne juste dans le personnage de Charlie (Joséphine Japy), c’est que vous la montrez en victime, mais elle ne parle pas. Ni à sa mère, ni à ses amis. Pourtant ils lui tendent la main. Ce silence tue aussi.
ML: C’est la réalité. On n’entend rien. Et puis on est tellement dans la peau de quelqu’un de très faible qu’avouer que ça va mal c’est avouer son état de faiblesse. On subit en ayant l’impression d’être quand même fort. On attend un sourire qui nous remplit de bonheur alors qu’un grand moment chaleureux annonce souvent un grand moment de froid. Mais ça reste un objet cinématographique.

EN: On ressent pourtant votre vécu…
ML: C’était il y a six ans, et j’ai l’impression que c’était hier. Il faut des années pour se reconstruire. Le nombre de psys qui voient des débarquer des gens victimes de ça.

EN: Vous avez fait des recherches là dessus ?
ML: Non, j’ai vu un psy. Je trouve ça toujours passionnant d’apprendre des choses sur soi. Elle m’a avoué qu’il y avait beaucoup de gens détruits pas ces relations-là. Après il y a différents degrés…

EN: Pourquoi le sujet devient si présent, même médiatiquement ?
ML: Je me demande si les réseaux sociaux n’ont pas été le déclencheur. On dit que ça fait dix ans qu’on parle beaucoup plus, que les magazines en font leur marronnier. Il faut regarder ce qu’il se passe sociologiquement. Il y a un harcèlement quotidien de plein de gamins sur Internet. Mais il y a toujours eu des manipulateurs. Des gens se sont faits harcelés au travail. Et si on remonte le temps, il ne faut pas oublier que ton patron avait le droit de te tuer. Mais cela prend une nouvelle forme, malhonnête, avec cette nouvelle génération. C’est un peu facile d’harceler quelqu’un derrière son écran, en l’insultant anonymement de chez soi.

EN: Il y a des Lois qui émergent dans différents pays sur cette forme de harcèlement.
ML: Je trouverai sain qu’on puisse porter plainte contre quelqu’un qui harcèle moralement. Ça détruit des vies. Après, j’ai l’impression, quand on parle de pervers narcissiques masculins qui exercent leur pouvoir sur les femmes, que c’est lié à un autre phénomène. Les femmes, en France en tout cas, ont conquis des droits, elles se sont émancipées, elles travaillent, elles ont de l’argent. Et j’ai l’impression que certains hommes ont eu besoin de reprendre ce pouvoir-là.

EN: Ça se constate publiquement : les propos d’Eric Zemmour sur la domination perdue des hommes, les critiques misogynes à l’encontre des femmes politiques…
ML: C’est terrible. Mais ça a été tellement vite. Ça fait des siècles et des siècles qu’on a raconté une histoire comme quoi la femme doit être inférieure à l’homme. Cette histoire elle a été racontée dans un livre qui a beaucoup marché auprès des gens. Elle a péché, elle a trompé… le pauvre homme quoi. Et on continue à raconter cette histoire. Le monde serait en train de se déséquilibrer complètement, on continue donc d’en lapider certaines, d’en voiler d’autres. Evidemment, je fais partie de la génération de femmes libres. Donc ça me convient très bien car j’aime beaucoup la liberté. J’en fais plutôt bon usage puisque je vais là où j’ai envie. D’aller en étant heureuse de tout ça. Et les pervers narcissiques s’attaquent à des personnes comme ça.

EN: Pour vous, ils sont attirés par la lumière que dégagent leur victime, parce qu’ils admirent cette lumière, et ils veulent les attirer vers l’ombre.
ML: C’est pour ça qu’il y a le mot narcissique dans « pervers narcissique ».ça ne pourrait être que pervers mais ce serait presque sadique, psychopathe.

EN: Ce ne serait peut-être que de la manipulation. Mais ce n’est pas que ça.
ML: Un pervers narcissique veut prouver à sa proie qu’elle n’est rien. Alors que la victime est « quelque chose ».

EN:C’est le sens du dialogue à la fin entre Lou de Laâge et Joséphine Japy. Le personnage de Lou méprise un destin écrit d’avance pour sa copine. Alors que son avenir est ouvert, qu’on ne sait pas quelles sont ses aspirations.
ML: Evidemment, qu’elle a des rêves. Mais l’autre ne veut pas le voir.

EN: Et justement, n’aviez-vous pas envie de changer la fin ? Après tout, la victime aurait pu être plus forte que son « amie » perverse narcissique. Après tout, elle est intelligente, entourée, forte, cérébrale même…
ML: Ça aurait été vraiment trahir le livre…

EN: Mais on peut trahir aussi.
ML: Oui, et de toute façon l’adaptation a fait que je l’ai déjà énormément trahi. Mais je voulais faire un éloge de la faiblesse. J’ai fait ce film pour toutes ces nanas qui se sont jetées par la fenêtre.

EN: Ça aurait aussi pu finir comme ça…
ML: Oui. Parce que quand ça va trop loin, il y a des gens qui se flinguent. On parle de gens qui meurent. Des gamines se pendent sans avoir pu parler.

EN: Parfois en direct sur Internet.
ML: Je voulais quelque chose qui mette un terme à tout ça. Ça reste un film, c’est une fiction. Je voulais qu’elle « re-respire ». La fuite n’est pas possible dans sa tête à ce moment-là. Evidemment, la fuite, c’est la seule chose à faire dans la vraie vie. Mais c’est tellement dur parfois. Et puis je voulais inverser les tendances des faits divers.

EN: Elle a 18 ans, on sait que sa décision est lourde de conséquences.
ML: Dans le livre, elle a zéro regrets de rien.


   vincy