Sara Forestier
Sara Forestier. Elle trouve que son nom est passe-partout, alors elle emprunte celui de Bahia BenMahmoud pour Le nom des gens. Rencontre avec une actrice nature et généreuse.



Karim Aïnouz
Toni Servillo
Félix Dufour-Laperrière
Jayro Bustamente
Gilles Perret
Hélène Giraud
Ryusuke Hamaguchi
Rohena Gera







 (c) Ecran Noir 96 - 20





Assis sur le sofa avec Sophie

Dimanche matin. Le soleil aoutien est généreux sur Montréal. Je suis arrivé au 12è étage d'une suite de l'Hôtel Wyndham. Ultime étage, celui des suites. La suite 1225 pour être exact.
Vaste pièce de sofa et de table, de chaises, un bouquet de fleur... et une vue imprenable sur Montréal et sa montagne...
La première image d'elle fut son ombre chinoise dans l'entrebaillement d'une porte. Sophie est au téléphone et demande 5 minutes. La porte se referme. On parle de l'éditorial sur La Belle Emmerdeuse, selon Nathalie Petrowsky, journaliste poubelle du quotidien La Presse. On parle de Sophie. Plus grande qu'elle n'en a l'air, moins ronde, on croierait à peine que ce sont ses seins qui sont à l'écran, un visage plus anguleux que poupon.
Elle arrive. Souriante, robe longue, coiffure de lionne, cheveux longs et s'excusant pour son retard (à peine 5 minutes).
Nous nous présentons. Internet. La réaction est toujours amusante. On apprend alors que nous sommes "comme des martiens" pour elle, que la technologie et elle ne font pas bon ménage (ça se casse systématiquement). Elle joue des mimiques, contorsionne sesjambes, fait des pauses. Avouons le, cette belle jeune fille nous charme d'entrée par son naturel étudié.
Tristan, photographe de passage, nous quitte. Sophie commande un cappuccino et vient s'asseoir sur mon sofa, chacun à son bout, le magnéto entre les deux. J'oublie la vue panoramique...je pense à une dernière chose avant de lancer mes questions : tous ces e-mails de fans que j'ai reçu en un an et demi... eux qui rêvent de l'approcher, de la voir...
Et là son regard vert et vif, ses mains fines et expressives, sa bouche tantôt moue, tantôt bavarde...
Marceau ne correspond définitivement pas à l'image qu'on a d'elle. Elle est une vedette adorable, courtoise, volubile, bref un rêve pour un interviewer.

Ecran Noir : Pourquoi vous avez choisi Firelight?




Sophie Marceau : C'était un très beau scénario. Très bien écrit, facile à lire, on ne butait sur rien qui ne soit incohérent ou destructuré. Il y avait une certaine fluidité dans la façon de raconter cette histoire.
On y trouve une profondeur, une facilité du propos alors que ça traite de sujets humains souvent compliqués, ambigües. C'est un film sur la frustration, la non-communication...
Mais il y avait une espèce de facilité à raconter ça. parce que c'est un sujet tellement tenu, tellement corseté qu'on se dit que quelqu'un qui a écrit ça comme ça possède réellement son sujet. Il sait vraiment ce qu'il veut. C'est rassurant.
Et quand je l'ai rencontré le lendemain, parce que j'étais supposée lui lire une scène, j'ai rencontré la même personne [William Nicholson]: quelqu'un de très fort, d'intelligent, quelqu'un qui regarde, qui écoute, qui comprend; quelqu'un plein de vie , plein d'envies. Comme il n'avait jamais fait de mise en scène, c'était un peu le point d'interrogation. Mais vous savez, le metteur en scène, en dehors de l'aspect technique qui peut être un problème - mais aujourd'hui je ne pense plus parce qu'il y a des équipes bétons - c'est d'avoir un point de vue. Et le point de vue c'est la caméra. Si vous avez un point de vue, vous savez où mettre votre caméra. Si vous savez comment, et par quel biais, vous voulez regarder le monde....
Et à partir de là, tout est possible. C'était vraiment rapide, facile, je nâai pas pesé le pour et le contre...
Après on rentre dans une aventure qui est vaste; là je me retrouve en Angleterre, à parler du XIXème siècle, avec des anglais et moi de mon petit point de vue de française...câétait rentrer dans un monde et dans une culture. C'était vraiment intéressant...J'écouterais lâanglais pendant des heures: j'adore ça. Les anglais sont très bavards, ils savourent leurs mots. C'était un peu aller dans un autre monde. Avec mon expérience, ce qu'ils attendaient de moi, ce que je sais, ce que je ne sais pas, ce que je peux apporter comme point de vue étranger. J'aime bien ça.

EN : Question classique: est-ce que le choix de ce rôle de maman (une première dans sa carrière) est lié à votre récente maternité?
SM: Non, vous savez il y a des hasards qui ne sont pas tout à fait des hasards...Effectivement je venais d'avoir Vincent [le téléphone sonne...elle décroche, la personne demande directement l'attachée de presse, Marceau répond "Vous pourriez au moins dire bonjour!", elle file l'appareil à l'attachée, restée dans la pièce voisine, revient et me sort un peu énervée: "c'est typiquement américain ça de ne pas dire bonjour au téléphone...")...
Est-ce qu'il savait que j'avais eu un enfant? Je sais pas. Enfin j'étais maman, mais maman depuis très récemment...Je n'avais pas l'expérience avec un enfant de 6-7 ans. Je ne sais pas si c'est possible de jouer le rôle d'une mère sans avoir été mère de famille soi-même.
J'aurais envie de dire que "Oui c'est possible". Parce que c'est du jeu. Mais peut être qu'il y a un glow (une lueur), quelque chose qui fait que vous êtes souvent beaucoup plus crédible. Ça reste relationnel: "est-ce qu'on aime les gens ou pas? est-ce qu'on aime les enfants ou pas?" Si le scénario raconte ça, on peut le jouer.
De toute façon, c'est de la vie dont on se nourrit, les acteurs encore plus...On est un peu les bouffons de la vie, on est là pour expérimenter tous les recoins de la nature humaine et de se mettre là dedans et de soudain de devenir ça. On est comme le caméléon, on peut changer de couleur...

# EN : Votre rôle est celui d'une femme forte, d'autant plus pour l'époque....
SM: C'est un rôle comme ça: au départ elle n'a rien, ne peut rien faire, elle est même obligée de vendre son enfant pour avoir de l'argent. Elle n'a aucun poids dans la société. C'est une femme. Elle n'est pas représentée. Elle n'a pas de droits. Les seuls jobs qu'elle peut trouver c'était ou bien d'être mère de famille, ou bien devenir quoi ...catin? Dans un café...elles n'avaient pas de métiers, elles n'avaient pas le droit de travailler.
Ou paysanne à la campagne, mais apparemment elle vient pas de la campagne. Ou alors devenir gouvernante ou devenir domestique. Et ces femmes là avaient des vies très simples. C'est à dire qu'elles étaient engagées dans une famille: elles étaient pas payées, elles étaient à leur service, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, nourries, logées, blanchies...une fois par mois, elles avaient une demi-journée pour aller au...cinéma (rires). Non, je ne sais pas...et c'est tout: c'était des jeunes femmes qui devenaient des jeunes filles qui n'avaient rien, qui ne possédaient rien.
Elles avaient deux costumes, pas d'argent, pas de famille...

EN : Vous avez fait des recherches pour aborder votre personnage? SM : Non. D'abord à la lecture du scénario, il y a beaucoup d'informations. On connaît un petit peu à travers la littérature, les romans qu'on a lu....Lui a certainement fait des recherches: c'est un homme érudit, qui connaît bien l'Histoire, celle de son pays. C'est très intéressant. Faire un film, c'est pendant 3 mois faire des recherches sur un sujet qui nous était inconnu. La façon dont les gens vivaient, quels étaient leurs choix, leur liberté, et de là on commence un petit peu à comprendre ce qu'ils avaient dans la tête.

EN : On a l'impression en voyant Firelight que votre jeu s'est étoffé. Est-ce parce qu'un scénario ne vous avait jamais offert autant de nuances, une telle palette? Ou est-ce parce que vous avez l'impression de vous améliorer?
SM : Bah j'espère. Ouais...ça dépend des rôles. Il y a des rôles qui vous donnent plus de couleurs à jouer. Et puis ce rôle est un peu particulier parce que on ne pouvait rien faire, rien jouer...Y a rien de futile: celui qui regarde n'est pas attiré par une nouvelle coiffure, un nouveau costume. Il y a une espèce de sévérité, de rigidité dans l'image du film qui oblige votre attention à rester fixe sur l'état d'âme des gens. C'est ça qu'il faut regarder.
[le cappuccino arrive...]
Vous êtes beaucoup plus attentif à l'essentiel...C'est un film très miniaturiste aussi, qui ne déroge pas de ce qu'ils ont dans le crâne. Que se passe-t-il fondamentalement? C'est une miniature: il y a l'attention du détail. Le moindre petit truc peut paraître une révolution, alors que c'est une respiration un plus forte parce qu'on est vraiment branché là-dessus.
D'autres films vont être plus bruyants, plus messy, plus spacieux, plus colorés, donc votre attention elle est ailleurs. Ça peut aussi vous donner d'autres sentiments, d'autres choses, alors que là, non. C'est presqu'un truc obsessionnel. On a presque l'impression qu'il y a comme une espèce de fantôme qui circule: c'est le même rythme...
C'est là où c'est réussi pour moi. C'est quand, soudain, le truc du metteur en scène, quelqu'il soit, que ce soit le désordre ou l'ordre, apparaît comme un troisième monde.
Il y a des films où on n'a pas l'impression que les gens travaillent...c'est une comédie, c'est léger, et puis ça paraît tellement naturel que on voit pas les couleurs que l'acteur donne. Tant mieux...
Firelight était une expérience très intéressante parce que moi je parle, je bouge, je suis très libérée dans mes mouvements...là j'étais obligée de (elle grimace en serrant les lèvres) me freiner.

# EN : Quel genre de scénarios vous recevez en ce moment ?
SM : On me propose un peu de tout. Là on m'a proposé une comédie...que j'ai tout de suite refusée.
C'est très bizarre:. Je savais qu'au départ c'était une comédie absurde très "Ouarf Ouarf on rigole", et je me suis dit bon pourquoi pas....C'était un truc vraiment absurde, silly humour. Bon alors j'ai lu le scénario mais j'ai demandé à voir qui mettait en scène. C'était le sequel de quelque chose qui existait. Quand j'ai vu le premier j'ai vu 15 minutes ... (elle simule des palpitations...). Vraiment tout ce que je détestais.
Alors il y a ça ou au contraire des rôles sérieux, genre Firelight, mais ça se passe dans le noir et on tue des enfants, alors vraiment aaaargh!!! L'horreur, quoi.
Il y a vraiment de tout. C'est très différent. Tant mieux, je vais dire, parce que si je recevais toujours les mêmes genres de rôles, ça me ferait flipper.

EN : Et qu'est ce qui vous motive à choisir tel ou tel rôle... ?
SM : C'est un ensemble de choses. Je vais vous dire: si le rôle est génial, c'est que le scénario est vraiment bien, et si le scénario est vraiment bien, c'est que quelqu'un de pas trop con a pensé à ce scénario et qu'il y a une chance que ce soit un bon film.
Si le scénario est comme ci comme ça, qu'il y a peut être une chance de faire quelque chose, que le metteur en scène est intéressant... ça dépend. En France et en Amérique c'est très différent.
En France, vous lisez un scénario. Vous savez que celui qui l'a écrit va le mettre en scène. Donc c'est un tout: vous rentrez plus dans l'univers de quelqu'un. Alors vous êtes pour, vous êtes contre. Vous vous pliez à son truc ou pas du tout. Mais au moins vous savez vaguement le spectre.
En Amérique, c'est un petit peu plus compliqué, et en même temps c'est un peu plus léger et plus facile à accepter parce que vous avez un scénario et vous avez un metteur en scène. Les deux n'ont rien à voir. Et parfois c'est le mélange des deux qui fait que c'est possible. En France il y a des scénarios vraiment bien mais le metteur en scène, on se dit "non c'est pas possible, il a déjà fait deux films, c'est pas un metteur en scène..." Alors il écrit très bien, mais faut surtout pas que ce soit lui qui mette en scène parce que ça fait pléonasme.
Alors que si quelqu'un de vraiment farfelu, qui n'a rien à voir avec ce scénario, qui pose un regard sur ce scénario, ça peut être intéressant. Ou alors il faut vraiment que l'auteur soit un vrai auteur et qu'il ait une vraie force. Mais il n'y en a pas beaucoup.
Donc en Amérique, c'est plus un jeu de puzzle: on a un scénario qui est pas trop mal, il y a un metteur en scène qui n'a rien à voir avec ce genre de films, ce genre d'histoire, ... c'est un fou furieux alors que le scénario est très comme ça ..."Ah bah tiens est-ce que le mélange des deux n'est pas mal?"
Mais d'abord il faut déjà avoir envie de jouer ce qu'on vous propose...Je suis très ouverte. Le style, le genre n'a vraiment aucune importance. J'ai envie de faire tous les genres de films, du western aux comédies, aux fictions....

# EN : Vous avez tourné des films très différents ces derniers temps...
SM : Ouais. J'ai encore fait un film en costume. Une adaptation de Shakespeare, du Songe d'une nuit d'été. J'ai un petit rôle, mais c'est génial. J'adore Shakespeare. En anglais en plus, j'étais vraiment ravie.

EN : Il y a un beau casting aussi....
SM : Oui ça c'est génial. J'ai juste rencontré [Kevin] Kline, qui est un type formidable. Mais vraiment. D'abord je l'ai toujours apprécié comme acteur. Mais c'est un bonheur de voir ce type jouer. Parce qu'il aime ça...He enjoys! Il est créatif, il est émotionnel... C'est un grand bonhomme, très beau..c'est vraiment un acteur. il vous donne la pêche. Et il vous Shakespeare comme il vous joue le truc le plus banal.
Ça c'était très bien. Et après j'ai enchainé avec cette comédie américaine, qui est un truc contemporain. C'est une petite comédie, une romance charmante où 2 personnes qui n'ont absolument rien à voir l'une avec l'autre, qui se rencontrent. Il lui pique son chien pour garder contact avec elle. C'est très premier degré, mais c'est "châârmant". Les dialogues sont drôles. C'est très américain parce que ça joue sur les mots...

EN : Un peu comme dans les sitcoms...
SM : Voilà! Alors pour moi qui suis française, qui vient d'une culture totalement différente, c'est autre chose... Et en même temps je n'ai pas à devenir ça. On ne me le demande pas. Je joue le rôle de celle qui vient d'ailleurs.

EN : Est-ce que vous avez tourné des films en France ?
SM : Non.
Ecoutez: j'ai beaucoup plus de propositions en Amérique qu'en France. Ça parait absurde..moi aussi je trouve ça bizarre. Il est question que je fasse quelque chose mais ils vous donnent pas la pêche...

EN : Est-ce qu'il manque en France le genre de rôles que vous recherchez ?
SM : En France, il y a d'autres rôles. Je crois qu'en France ce sera plus facile pour moi quand j'aurais un âge plus avancé...je sais pas pourquoi.

EN : C'est vrai que les femmes dans la quarantaine ils adorent ça....
SM : Ah oui ils adorent ça... ils aiment les vioques... (rire commun).
Ou alors les très très jeunes filles. Mais bon je ne suis plus une très très jeune fille.
Enfin je plaisante un peu. Mais je ne suis pas trop loin de la vérité. Faut avoir quelques années d'expérience, pour être acquiescée comme faisant partie du club.
Et puis bon, le dernier que j'ai fait c'est Marquise et je crois qu'ils me font tous un peu la tête....

EN : Ah bon (ton ironique)?
SM : ..de ruer dans les brancarts comme ça...Ils se disent: "bon alors Marceau c'est même pas la peine, elle va détester le film, elle va le dire partout..."

EN : C'est vrai que c'est rare ce qui était arrivé avec Marquise...
SM : Oui. Mais ce que je ne comprends pas malgré tout...je comprends qu'il y ait un sens de l'unité; les gens travaillent ensemble, on est là tous pour faire du cinéma, on fait partie de la même maison mère... c'est normal qu'on soit tous solidaires les uns les autres.
Si soudain il y en a un qui dit "Ecoutez là les mecs ça va pas du tout, c'est nul...", ils vont dire : "C'est pas bien, tu te conduis pas bien, tu n'as pas une bonne attitude vis à vis de la société (elle insiste sur le mot)."
Mais d'un autre côté, ce que je ne comprend pas non plus, c'est qu'il y a aussi de telles évidences, il y a des attitudes humaines qui sont tellement épouvantables que le poil se hérisse quand même. Et que personne ne tienne compte de ça, qu'il préfère qu'on cache la vérité, qu'on cache les trucs, et qu'on travaille pour la société, mais qu'on ne dise pas "Mais si, mets toi à sa place 2 secondes...Voyons les choses comme elles sont. On sait que c'est comme ça, on sait que ces gens sont comme ça..."
Non, il n'y a pas de liberté d'esprit. Je comprends en même temps. On fait partie d'un film et on doit travailler pour le film. Mais on se sent un peu seule là dedans.

EN : Est-ce que vous vous sentez concernée par tout ce qui est Box Office, Business...?
SM : Non.... On a envie que les choses marchent parce que si ça ne marche pas, on va tous payer l'addition. Si le cinéma se casse la figure, on ne va plus travailler.
Mais ce qui est surtout dommage c'est que ceux qui travaillent déjà beaucoup vont continuer... C'est toujours comme ça. Les éliminations, ça ne commence jamais par ceux qui rapportent de l'argent.
Mais ceux qui essaient d'entreprendre des nouvelles choses, des gens plus jeunes, c'est eux qui vont être balayées tout de suite...
Les nouveaux esprits, les nouvelles idées sont de plus en plus difficiles à s'imposer.
En Amérique, si le cinéma indépendant est possible, c'est parce qu'il y a des gros studios, des énormes succès...
Vous vous rendez compte que - un ami producteur m'a dit ça - 7 films sur 10 perdent de l'argent...
D'un côté j'adore cette idée: enfin une entreprise qui ne gagne pas d'argent..

EN : C'est aussi de l'art.
SM : Oui ça me rassure c'est aussi de l'art. Mais en même temps les 3 films renflouent les pertes des autres films. Ils ne sont pas complètement fous... Ils ne feraient pas ça à long terme très longtemps.
Mais parce qu'il y a un tas de brassage d'argent que vous pouvez donner la possibilité à quelqu'un de commencer, de faire son premier film. Donner 3, 5 millions de $, qui est un petit budget ... mais en France, si vous avez 5 millions de $, ils seront ravis...c'est quand même pas mal d'argent.
Ça coûte moins cher en plus de faire un film aux Etats Unis. 5 millions de $: vous pouvez vraiment faire un beau film.
Mais c'est parce qu'il y a cette grosse industrie derrière qui supporte tout ça.

# EN : Le cinéma français a du mal à créer des jeunes talents; vous parlez des jeunes acteurs, des jeunes réalisateurs... Aux USA, ils se retrouvent vite à la une des magazines. En France ce n'est pas possible. Le système ne les soutient pas.
SM : Parce qu'en France on a un esprit très très différent qui me lasse beaucoup... Les jeunes n'ont pas leur place.
Alors il y a beaucoup de jeunes qui font des films, mais ils sont considérés comme Jeunes. Les Jeunes.
Ils ne font pas partie de la société, ils ne font pas partie du monde comme des gens normaux qui pensent normalement. Ce sont des Jeunes. Vous avez la carte Jeune ici [elle dessine une étiquette avec sa main devant sa poitrine]. Vous n'avez absolument aucune crédibilité. Et si on produit votre film, c'est que vraiment on vous fait une faveur. "Alors t'écrases..." C'est la mentalité qui veut ça.
Je sais, je dois faire un film avec un "Jeune" (elle insiste sur le mot) et quand j'entends le producteur - qui est un ami en plus - qui est jeune aussi, mais qui déjà appartient au clan des vieux, parce qu'il a compris qu'être jeune c'est pas bien, il dit: "C'est un film Jeune".
Alors je lui demande: "C'est quoi un film Jeune?" Ça veut dire qu'on va avoir 2 francs 6 sous pour faire ce film alors que tu peux avoir plus? Ça veut dire "parce qu'on est jeune, faut se serrer la vis.."
C'est dégueulasse quoi. Faudrait faire le contraire. Leur donner des encouragements...
Ou alors il faut être quelqu'un qui déjà appartient à ce monde là. C'est vieux comme idée: il faut déjà appartenir à la classe.
Si vous voulez être avocat, journaliste, il faut déjà avoir son père journaliste ou il faut déjà avoir des introductions; il faut déjà être dedans.
Mais si vous venez de la rue, si vous vous appelez Duchmock..."non c'est pas possible: on ne peut pas mélanger les gens comme ça..."
C'est très comme ça la France.
C'est terrible parce que ça fait une société très bourgeoise, très conservatrice...et surtout qui stagne, qui n'avance pas.
Et les jeunes à qui on donne un crédit pour faire des choses, même ceux là on les sélectionne.
Ce n'est pas un jeune chien fou qui va bouleverser les quilles.
Ce sera un jeune qui sera déjà extrêmement dans le système, qui va flatter les vieux, qui va ramener son curriculum vitae avec 40 000 références sur les choses qui vont rassurer tout le monde: il a fait la Femis, il connait le cinéma par coeur, il a tout vu, il sait tout...Il faut que ce soit dans la tradition...
Par contre, il y a un nouveau courant qui débarque, c'est là le contraire, c'est la Génération Besson. C'est des mômes , parfaitement incultes, complètement junkfoodisés intellectuellement, c'est vraiment la culture pub, de l'image, du truc efficace, qui va faire du fric, qui s'adresse aux momes de 15 ans, américanisés pas forcément du meilleur côté...
Là ils se disent: "ah là super". Ils exploitent ça à mort. C'est Alerte à Malibu, c'est le film sur le snowboard, avec de la musique techno à mort. Alors là en ce moment ils parient là dessus. Si vous êtes dans ce créneau là, vous trouvez de l'argent, comme ça (claquement de doigt).
Vous voulez faire votre film ? Vous le faîtes en 3 mois.
Faut avoir un radis dans la tête, faut être très malin, faut savoir faire de belles images... et là ça marche.

# EN : Après avoir réalisé un court-métrage, la production ou la réalisation d'un long ne vous tente pas?
SM : La production, non...

EN : Et la réalisation?
SM : Ouais j'aimerais bien, mais j'ai pas le... (elle prend une respiration plus forte, un soupir)

EN : Le financement?
SM : Ah non. Je crois que je n'aurais pas trop de problème. Encore que je vis dans mes illusions...
Non mais je ne sais pas raconter ce que je veux raconter. J'ai pas trouvé le biais...
J'ai plein d'idées mais finalement je n'arrive à rien. Je n'arrive pas à structurer un script, j'arrive pas à raconter une histoire. Moi je suis plus dans des trucs d'états d'âmes et tout, mais ça, ça ne marche pas au cinéma.
Il faut quand même être beaucoup plus concret, structuré. Et là j'ai des faiblesses d'écriture à ce niveau là.

EN : On parlait des problèmes de production en France, c'est aussi le cas en Pologne depuis les soucis de Canal +...
SM : Ouais, ils se sont bien plantés...
EN : Est-ce que vous vous sentez impliquée dans le cinéma polonais ?
SM : Non.

EN :Vous vivez là-bas je crois...
SM : Oui, je vis là bas. Mais non, ... je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Peut être parce que je n'ai jamais été approchée personnellement...

EN : Est-ce que le cinéma polonais a les mêmes problèmes que le cinéma français?
SM : Oui. Les nouveaux metteurs en scènes font des choses très à l'américaine. Pourquoi pas, il y a des trucs très bien...
Ou alors c'est très local, sur des trucs polonais, lourds...moi je n'ai pas ma place là dedans non plus...
Et puis ce n'est pas fluide encore. Il n'y a pas de structures. C'est très politisé: qui fait quoi machin, qui décide...C'est encore un pays qui sâouvre dâune façon extraordinaire économiquement. Il y a un business génial qui se fait...Mais la culture est encore entre les griffes de gens qui décident pour les autres. C'est une petite communauté... c'est très ouvert, y a pas de censure, y a rien..mais il n'y a pas encore de production indépendante. On sent qu'il n'y a pas de vraies structures.

EN : Une dernière question. Vous semblez très fière de Firelight. Et là contrairement à Marquise, vous le défendez.
SM : Vous savez quand je vois mes films, de plus en plus je ne m'aime pas - je le dis en toute simplicité... j'ai beaucoup de mal à me voir dans mes films. Mais il y a une chose que je vois quand je vois mes films pour la première fois, indépendemment de la qualité du film, c'est : "est-ce que le propos est tenu? est-ce que celui qui a fait ce film c'était important pour lui de le faire ? est-ce qu'il y avait une vraie motivation humaine ou pas?" Quelque soit le film! je vous jure que le film peut être un navet, mais je sais que si je sens que le mec a fait son maximum, qu'il y avait une honnêteté intellectuelle, sentimentale, alors j'aime ce film et je le défend.
Firelight, j'aime ce film et je le défend.
Parce que celui qui a fait ce film, c'est son bébé, c'est son enfant, c'est ce qu'il a voulu faire, c'est ce qu'il a voulu dire, ça compte pour lui, ça veut dire quelque chose.
Hier une dame m'a dit: "on a envie de prendre son enfant dans les bras quand on sort de là."
Et bien je dis: "au moins si ça sert à ça c'est génial!" Avec le nombre d'enfants qu'on ne prend pas dans les bras et qui auraient envie de ça. Bah si ce film aide à ça, c'est génial.

EN : Y a-t-il d'autres films dans votre carrière dont vous pourriez dire ça?
SM : Plein. J'ai défendu des films comme Fanfan...
Je me souviens j'avais buté souvent avec Jardin. Il est bizarre lui en plus. C'est pas un metteur en scène, c'est une espèce d'auteur...
Et j'ai vu le film, et je me suis dit: "Tiens c'est fou c'était vraiment important pour lui de faire ce film."
Il y a quelque chose qu'il a pas su dire, il n'avait pas l'autorité pour imposer des trucs... mais il y a une espèce de tristesse... le film est pas réussi mais j'ai défendu ce film.
Et il y en a plein.
Je pense à Fanfan en premier parce que ça m'avait vraiment surpris.

EN : Merci beaucoup.
SM : Merci.

propos recueillis par vincy


   Vincy Thomas