
À l’aube du XXe siècle, le Wild West Show de Buffalo Bill arrive en Italie pour vanter le mythe de la conquête de l’Ouest. Après un rodéo meurtrier et un baiser volé, Rosa et son cow-boy d’amant, Santino, s’enfuient dans la nature italienne, poursuivis par Buffalo Bill.
En choisissant l’expression Pile ou face pour intituler leur hommage au western italien (Sergio Leone, notamment avec Il était une fois la révolution, et Sergio Corbucci), les cinéastes Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis n’ont sans doute pas réalisé que leur film était tout aussi indécis.
Car l’accumulation de genres et de références semble produire une œuvre sincère mais déséquilibrée. Le montage nerveux de la première heure parait complètement contradictoire avec l’enlisement de la suivante. On passe ainsi du western au musical (façon Dancer in the Dark) au fantastique, de la traque à l’errance, de la comédie à la tragédie. Sans que tout cela ne soit réellement harmonieux.
Foutraque à coup sûr. Mais terriblement attachant aussi. Sans doute parce que Pile ou face (Tête ou croix dans la traduction littérale de l’italien) est une proposition réellement singulière.
« Si vous devez tirer, viser le coeur ! »
Tout commence avec Buffalo Bill (John C. Reilly, évidemment impeccable), en tournée en Italie avec son Wild West Show où le génocide des Amérindiens est détourné en farce spectaculaire et propagande civilisationnelle. Un Buffalo a priori avenant mais de facto psychopathe. Mieux vaut une bonne histoire plutôt que la vérité nous assène-t-on. Le film est en effet une pure fantaisie.
Il y a des salauds, des prédateurs, des cyniques, et puis, en toile de fond, l’unification de l’Italie, l’exploitation des ouvriers du rail, les luttes sociales, les attentats des anarchistes. Tout cela se mélange dans une sorte de ragoût italien, où le western humoristique s’évade dans un rodéo romantique avant de sombrer dans un duel au soleil dramatique.

La mise en scène est léchée, l’image soignée, et l’écriture s’offre quelques fulgurances séduisantes. Sans oublier la musique qui peut se révéler « jungle » dans une chasse aux tourtereaux. Chapitres après chapitres, les réalisateurs cherchent à nous surprendre quitte à nous perdre un peu. Inégal selon les parties, le récit tente parfois une surenchère (visuelle, verbale, narrative) un peu factice. Une grande bataille par ci, un mort inattendu par là.
Rosa Malheur
Mais on ne peut que se laisser happer par ce western pas du tout spaghetti et clairement féministe. Rosa, l’héroïne, cherche son bonheur. Femme corsetée, elle est d’abord soumise à patriarche toxique avant de tomber amoureuse passionnément de Santiano, pauvre gars paumé et obéissant subissant son destin. Nadia Tereszkiewicz démontre une fois de plus sa versatilité et s’approprie son personnage avec fougue. Et Alessandro Borghi (Les huit montagnes) épate dans ce rôle de mâle pas construit.

Pile ou face raconte avant tout l’émancipation d’une jeune femme, sage et docile en apparence, « putain française » de réputation, et rebelle assumée (dans le style de Jeanne Moreau dans Viva Maria ou Claudia Cardinale dans Les Pétroleuses) pour sceller le sort des traitres, des cons et autres machistes. Elle boit pas mais elle flingue. Le jeu de l’amour et du hasard dérive vers les jeux de la mort et du hasard.
Et tous les mecs en prennent pour leur grade, jusqu’à son sauveur dont elle est passionnément éprise, qui s’approprie son courage et ses actes et en récolte les lauriers. L’invisibilisation des femmes, encore et toujours… Elle règle ses comptes avec chacun d’entre eux. Elle fait taire les beaux parleurs, et il ne reste que la tête d’une belle gueule. Rosa achève son périple telle la Reine Margot. Après tant de sang versé, tant de détermination, de bravoure, la folie n’est pas loin.
« – Tu es mort – c’est vrai ça ne va pas fort. »
C’est sans doute pour cela qu’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis ont aussi voulu faire parler les morts et ajouter une dose de fantastique mythologique. Las, tous ces ingrédients pris un à un sont plutôt convaincants, mais l’alchimie de leur mix prend moins.
Entre pastiche et hommage, le film, doté d’une belle énergie et de belles inspirations au départ, perd son élan et son allant au point de nous ennuyer à de nombreux moments. Reste l’allure générale et surtout le renversement de point de vue. Le cowboy est un bouffon et la courtisane devient l’héroïne. Pile, le film est un jalon pour que les femmes retrouvent leur centralisé dans l’Histoire et dans l’imaginaire (le western étant le genre masculin par excellence). Face, les deux réalisateurs prouvent leur talent à raconter de belles histoires, quitte à ne pas savoir les trier pour en tirer un drôle de drame rigoureux et plus percutant.
Pile ou face (Testa o croce)
Cannes 2025. Un certain regard
1h56
En salles le 7 janvier 2026
Réalisation : Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis
Scénario : Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis, Carlo Salsa
Musique : Vittorio Giampietro
Image : Simone D'Arcangelo
Distribution : Shellac
Avec Nadia Tereszkiewicz, Alessandro Borghi, John C. Reilly, Peter Lanzani
