Jim Jarmusch, le dernier samouraï

Jim Jarmusch, le dernier samouraï

L’impression qu’il ne change pas avec les années. Toujours cette allure d’adolescent éternel, cette tignasse blanche enflammée, ces lunettes noires qui nous font croire à un rocker plutôt qu’à l’un des cinéastes américains les plus fascinants de ces quarante-cinq dernières années. Musicien, photographe, documentariste, Jim Jarmusch est avant tout un cinéaste-poète. À presque 73 ans ans (il est né le 22 janvier 1953), il garde ce profil-bas étudié, avec une voix murmurée et rauque. Dandy décalé atemporel, faussement détaché, presque nonchalant, il a composé une œuvre de quinze longs métrages de fiction, deux longs documentaires, quelques courts, quelques clips (Tom Waits, Neil Young), quelques publicités, une dizaine d’albums ou EPs. Et parfois il fait l’acteur, pour le « cousin » rock finlandais Aki Kaurismäki et son frère Mika, pour Raul Ruiz ou Wayne Wang, ou dans un film de Billy Bob Thornton (Sling Blade).

Ainsi, notre esprit s’évade à chaque fois dans ses univers beaux, tristes, drôles, magiques, désespérés, mélancoliques, âpres. C’est Godard qui lui a ouvert les yeux. En voyant À bout de souffle, le jeune homme d’alors comprend toutes les possibilités d’un cinéma libre, indépendant, loin de la culture américaine dominante qui l’entoure. Sa mère, Betty Jarmusch, autrefois critique de cinéma et de théâtre pour l’Akron Beacon Journal, préférait le déposer dans une salle de cinoche quand elle était occupée.

Le cinéma de Godard apprend au jeune Jim qu’on peut casser les codes, briser les règles, être autant agitateur qu’inventeur. Ses six premiers longs métrages, de 1980 au milieu des années 1990, traduisent d’ailleurs cette volonté de chercher l’humanité dans la marginalité sans se soucier d’une narration académique. De manière plus permanente, il aborde le 7e art de façon ludique tout en essayant d’exprimer les sentiments, les émotions, les réflexions de manière plus profonde.

Jarmusch préfère un cinéma philosophique à un théâtre dramatique, le mouvement permanent au cadrage classique, l’innovation à l’hommage. Mais d’autres influences s’entremêlent dans son réservoir d’inspiration. D’Antonioni à Mizoguchi, ce sont les auteurs lointains qui le fascinent. Le photographe (et ami) Robert Frank (1924-2019) pèse encore davantage dans sa manière de filmer les individus. À l’instar de Frank, Jarmusch refuse de coller des étiquettes ou d’enfermer dans une case ces « losers » magnifiques, ces anti-héros, ces déclassés ou recalés de l’American Dream. Il les sublime dans des récits souvent singuliers pour ne pas dire étranges.

Vampire

Dans ce processus créatif, Jarmusch évolue, tâtonne, cherche. Vampire des temps modernes, il préfère l’ombre à la lumière, s’amouracher d’une vue sur un jardin plutôt que de fouler les tapis rouges. Comme il le confie dans une récente interview : « J‘adore les skateurs. J’aime leurs tendances anarchistes et leur sens de la liberté, et l’idée qu’ils n’ont que ce morceau de bois avec des roues et qu’ils parcourent toute la ville.« 

Tout commence avec un film de fin d’étude à la New York University. Permanent Vacation (1980) annonce la couleur : l’oisiveté, la paresse. Bref, l’attirance pour une existence hors des sentiers battus. C’est sans doute là le fil conducteur de sa filmographie. Des individus précaires, des habitats squattés, des rencontres fortuites et insolites. L’aventure est au coin de la rue ou dans des digressions érudites ou banales. Tout cela est peuplé de détails qui imprègnent notre rétine. Un goût pour le visuel qui marque nos mémoires. Des chapeaux sortis d’un film de Melville dans des décors kitsch, des bouches défigurées par un rouge à lèvre appliqué n’importe comment, un « marcel » nommé désir, un nez de clown ou une clope au bec, un maquillage presque tribal sur le visage d’un homme en manteau de fourrure, un matelas à même le sol…

Dans le cinéma de Jarmusch, les interprètes, beaux, sensuels, incarnent des gens déglingués, désabusés parfois, décalés souvent, délirants de temps en temps. À l’image du cinéaste. Enfermés (dans un taxi, dans une prison, dans un hôtel, dans un appartement, dans un bled) ou mobiles (en voiture, en barque, en train), tous ont envie d’évasion. Ici, on marche, la plupart du temps assez lentement, pas forcément régulièrement. De quoi cette marche est-elle le nom ? Exister au milieu des autres ? Méditer sur soi-même ou sur le monde ? Affronter l’avenir incertain ou évacuer le passé sans intérêt ?

En tout cas, de Chris Parker, ado héros du premier film, à Ghost Dog, samouraï noir d’un de ses chefs-d’œuvre, en passant par les zombies de The Dead Don’t Die et le trio de prisonniers dans Down by Law, chacun avance pas à pas pour tenter de vivre voire de survivre.

Le tempo jarmuschien

Cette flânerie n’est pas anodine. Quoi de mieux que de marcher pour contempler ce qui nous entoure ou pour dicter son rythme au temps que la nature impose ? On ressent à la vision des films de Jarmusch ce tempo qui veut s’arracher aux heures qui passent. Il y a dans tous ses films une volonté de se rebeller contre les diktats : capitalisme, exploitation, consumérisme… Aussi, il n’est pas surprenant que chacun prenne son temps, mette de côté son quotidien. Que ce soit des vampires dans Only Lovers Left Alive ou l’américain lambda Don dans Broken Flowers. De même, il invoque l’importance de la parole et des actes. La mort peut être affaire de vengeance, d’honneur, de justice ou de revanche. Comme la vie peut être source d’ennui, de plaisirs, ou d’absurdités. Il puise ainsi dans le cinéma de Chaplin et d’Ozu, dans le cinéma des années 1950, que ce soient les drames américains, les comédies italiennes, les séries B, qu’il transforme à sa sauce.

Mais revenons à ses débuts. Permanent Vacation installe déjà de nombreux éléments du cinéma jarmuschien. L’amour de la musique, la quête de soi, l’errance, les cigarettes, la folie (en asile ou intérieure). Il y a déjà quelques travellings, mais il remplit surtout ses plans fixes avec un fourmillement de situations diverses qui font l’action.

Bien que ce film soit considéré comme amateur, il a déjà en lui l’ADN d’un cinéaste punk et rock, jazz et folk. Il émerge dans cette nouvelle vague new-yorkaise, qui va se peupler d’Hal Hartley, Susan Seidelman, Sara Driver, Lizzie Borden ou encore du côté de Brooklyn, et en plus hip-hop, Spike Lee, qui considère Jarmusch comme le pionnier inspirant de tout ce cinéma indépendant.

Quatre ans plus tard, Jim réalise Stranger Than Paradise. Avec Tom diCillo en chef opérateur, John Lurie et Screamin’ Jay Hawkins pour la musique, le primo-réalisateur s’offre une balade entre New York, son Ohio natal et la Floride. Le voyage l’amènera sur la Croisette au festival de Cannes (sélection Quinzaine), où il repart avec la prometteuse Caméra d’or, puis à Locarno où il est sacré par un Léopard d’or.

L’âge d’or du métissage

Dans la lignée des films des seventies de Wim Wenders, avec des personnages très « Nouvelle Vague » jusque dans leurs habits et chapeaux, Jarmusch distille son humour et son goût pour l’absurde à travers une virée de trois personnages (et d’une vieille tante hongroise) qu’on croit sortis d’une pièce de Samuel Beckett. Chaque plan et chaque détail montrent le soin apporté aux scènes imaginées par ce nouvel auteur, qui va persévérer tout au long de sa carrière à refuser les compromis et à rester dans une forme d’avant-garde.

Down by Law, deux ans plus tard, va confirmer tout cela. Les références s’entremêlent – du film noir américain à l’expressionnisme allemand, en passant par le burlesque en bande (que les Coen reprendront dans O Brother) – pour un polar farceur qui prend la route de la Louisiane à Los Angeles. Mais derrière et devant la caméra, c’est déjà un cinéma métissé qui pose ses jalons : Claire Denis (assistante réal), John Lurie et Tom Waits (à la musique et à l’écran), en plus des Italiens Roberto Benigni et Nicoletta Braschi et de l’Hollywoodienne Ellen Barkin. Cela illustre parfaitement sa volonté de briser les chaînes. Le film d’évasion est davantage tourné sur les personnages et leurs pensées que sur un éventuel suspense. Cette fable contemporaine est aussi le premier succès public de Jarmusch dans les salles françaises avec 635 000 entrées.

Le culte débute. Mystery Train (1989) et Night on Earth (1991) suivent un procédé assez similaire, même si la couleur s’invite sur la pellicule. On y croise un couple japonais, une veuve italienne, trois délinquants, et des noctambules – prêtre, immigrés, aveugle, agent… – à Los Angeles, New York, Paris, Rome, Helsinki. Tout cela est prétexte pour raconter des vies ordinaires, écouter des confessions intimes, révéler l’importance des relations humaines. Jarmusch chapitre ses récits, comme des sketches, autre forme narrative qu’il emploiera à divers degrés au fil de ses œuvres. Il recrute ses acteurs aux quatre coins du monde, célèbres (Gena Rowlands, Winona Ryder, Armin Mueller-Stahl, Steve Buscemi, Benigni) ou espoirs (Béatrice Dalle, Isaach de Bankolé, Rosie Perez, Yūki Kudō).

Dead Man, la poutre maîtresse

Quinze ans après son premier film, Jarmusch signe Dead Man, faux western, en noir et blanc, où Johnny Depp entreprend un voyage à travers l’Amérique, et croise John Hurt, Robert Mitchum, Gabriel Byrne, Billy Bob Thornton, Iggy Pop et Alfred Molina. Autant de visages d’une Amérique en construction, violente et prédatrice. L’itinéraire du candide change de direction quand il croise un Indien (Gary Farmer). Dead Man devient alors le récit d’une errance de deux répudiés, avec en toile de fond la musique de Neil Young et les poèmes de William Blake.

Assurément l’un des plus beaux films américains de la décennie et malgré tout, un énorme échec public. Dans ce film où les langues cri et pied-noir ne sont pas sous-titrées, où les Indiens ne sont ni des sauvages, ni des victimes, le cinéaste cherche à restituer une authenticité historique et ethnologique dans une pure fiction onirique. Déroutant, audacieux, Dead Man est pourtant la poutre majeure de son cinéma : de l’anti-héroïsme, des échanges métaphysiques, un genre revisité avec son style, un regard sur l’existence et l’importance de la bonne rencontre.

Mais le fiasco du film, reparti bredouille de Cannes, le contraint à se réinventer.

En 1999, il revient sur la Croisette avec Ghost Dog : la voie du Samouraï. Un autre chef-d’œuvre, cette fois-ci plus proche des cinémas de Kurosawa et de Melville. Et si le film est injustement boudé par le jury de Cronenberg, il va séduire 600 000 spectateurs en France. Forest Whitaker incarne un tueur à gages au service de la mafia et qui obéit aux codes médiévaux des samouraïs. Un personnage solitaire, intègre malgré son métier, qui déplace sa masse corporelle dans les rues urbaines du New Jersey. Isaach de Bankolé (en glacier) et Gary Farmer (en Amérindien) font une apparition, tout comme le rappeur du Wu Tang Clan, RZA, qui signe l’une des plus splendides musiques de film.

Avec ce faux thriller, Jarmusch semble avoir trouvé sa propre voie. Celle d’un samouraï du cinéma américain, à l’écart des studios impérialistes, et toujours prêt à faire honneur à l’art cinématographique. Mais ce qu’on remarque avant tout, c’est sa propension à ne pas rester sur le même chemin. À chaque film, il choisit de changer de destination comme de manière de voyager.

Des fleurs pour Broken Flowers

Quand il présente Broken Flowers à Cannes en 2005, feel-good road-trip romantique, il ne s’attend certainement pas à recevoir le Grand prix du jury d’Emir Kusturica. Autour de Bill Murray en Don Juan moderne, il s’offre un casting de stars : Jeffrey Wright, Sharon Stone, Frances Conroy, Jessica Lange, Tilda Swinton, Julie Delpy et Chloë Sevigny. Un voyage à travers l’Amérique moyenne, un voyage dans le passé, une remontée des souvenirs à la surface et un bilan de vie doux-amer. Là encore, il chapitre son récit énigmatique : cinq femmes, cinq situations, parfois loufoques, souvent touchantes. La revanche des ex-dulcinées et la vulnérabilité masculine s’opposent ouvertement au mythe hollywoodien du mâle conquérant. Avec ce personnage de « loser », vieillissant et fatigué, un brin décalé avec son époque, il s’approche davantage du cinéma de Douglas Sirk et de Nicholas Ray, dont Jarmusch fut observateur sur son dernier film, le documentaire co-réalisé avec Wenders, Lightning over Water.

Broken Flowers reste à ce jour le plus grand succès du cinéaste en France, avec plus d’un million d’entrées. Dédié à Jean Eustache, pour son esprit indépendant, cette comédie dramatique à l’issue pas vraiment résolue doit beaucoup à une hype autour de son acteur principal, Bill Murray en parfait clone de Buster Keaton (le cinéaste préféré de Jarmusch). À l’instar d’autres cinéastes comme Alexander Payne, Richard Linklater, Noah Baumbach, Nicole Holofcener et même Paul Thomas Anderson à la même époque avec son Punch-Drunk Love, le réalisateur explore toutes les couleurs de personnages atypiques, souvent sympathiques, même quand ils sont cyniques.

Comme pour éviter de se répéter ou de chercher à répondre aux attentes d’un public conquis quand il ne lui voue pas un culte, Jarmusch préfère une fois de plus prendre le contre-pied avec The Limits of Control en 2009. Là encore, il revisite le genre, à la manière d’un Soderbergh, pour se l’approprier. Un film sur un tueur à gages aux allures de Western tourné entre Madrid, Séville et Alméria.

Pour sublimer cette lumière espagnole, il fait appel à l’immense Christopher Doyle (chef op’ des Wong Kar-wai) et accompagne l’image par une musique rock electro du groupe japonais Boris. Exotisme assuré et garanti par un casting cosmopolite comme il les aime : Isaach de Bankolé, Alex Descas, Jean-François Stévenin, Luis Tosar, Paz de la Huerta, Gael García Bernal, Hiam Abbass, et autres habitués tels John Hurt, Tilda Swinton et Bill Murray. C’est sans doute son film le plus melvillien, tout en étant très kaurismäkien. Un grand écart pas si incongru pour celui qui aime aussi bien Donald Westlake qu’Honoré de Balzac, la Beat Generation, qu’il a un peu fréquentée, que Paul Valéry.

Existentialiste spirituel, Jarmusch distille dans tous ses scénarios cet amour des mots, de la poésie, des voyages, extérieurs (Mystery Train, Night on Earth, The Limits of Control, Only Lovers Left Alive) comme intérieurs (Dead Man, Ghost Dog, Broken Flowers, Paterson), et d’un monde métissé où on peut croiser une Iranienne dans le New Jersey ou une Écossaise au Maroc.

L’expérimentation continue

Il brasse, il mélange, il secoue toutes ses références et ses influences, d’Henry Hathaway à Samuel Fuller, pour exploser les étiquettes collées sur les films. Le vampire est métaphysique, le zombie est drôle, le cow-boy est ami avec l’Indien, on dialogue avec les animaux et un poète conduit des bus. Ici, ce n’est pas insolite. Il n’y a aucune frontière, géographique, sociale, culturelle.

Dans ses courts métrages Coffee and Cigarettes (onze films, divisés en trois blocs, qui finalement forment un long composite de sketches réalisés entre 1986 et 2003), on perçoit d’ailleurs tout ce mix singulier. Notons que le troisième segment, Somewhere in California, a remporté la Palme d’or du court métrage en 1993 à Cannes. On y retrouve la famille jarmuschienne aux quatre coins du monde (Benigni, le frère et la sœur de Spike Lee, Iggy Pop et Tom Waits, Buscemi, Descas et De Bankolé, Molina, Murray, RZA…) qui s’étend avec les arrivées de Steve Coogan, Cate Blanchett, The White Stripes…

Mais surtout, on décèle une envie de poser sa caméra sur l’humain, qui sort souvent grandi de sa misère, même quand l’issue n’est pas forcément heureuse. Dans un environnement souvent déclassé ou précaire, où les ethnies diverses et les musiques variées cohabitent et se mélangent, Jarmusch dépeint un monde de solitude, d’isolement même, avec la mort en épée de Damoclès pas si menaçante au milieu de fatalités, de rires, de mélancolie et de considérations éclectiques. Coffee and Cigarettes est une parfaite symbiose démontrant l’humanisme du cinéma jarmuschien. On boit des cafés (et même du thé et une tisane), on fume des cigarettes (quand ce n’est pas interdit). Entre fumée et volutes, on y évoque la vie ordinaire, Elvis Presley, Nikola Tesla, l’amour, l’amitié, l’addiction, la musique…

Ce goût de la parole, qu’elle soit digressive, transgressive ou évasive, est consubstantielle au cinéma de Jarmusch. S’il éclaire des âmes perdues, s’il s’intéresse à des calmes déjantés, c’est avant tout une quête de soi qui le fascine. Comme si, film après film, lui-même se cherchait. Américain se rêvant européen (au point de demander la naturalisation française en pleine ère trumpiste). Cinéaste passionné de littérature (poétique, philosophique, romanesque) et de photo. Réservé s’accomplissant à travers des récits quasi mythologiques où le réel et l’imaginaire se confondent naturellement. Chacun subit son existence, luttant contre un timing incontrôlable, ce temps qui se rétrécit au fil de la vie ou qui s’accélère au rythme des événements.

Avec Only Lovers Left Alive, en 2013, Jim Jarmusch approfondit encore plus cette recherche du temps perdu dans l’un de ses plus beaux films, quête existentialiste sur l’éternité où Tilda Swinton et Tom Hiddleston forment le duo de vampires le plus glamour du cinéma.

Puis vient Paterson (2016), une méditation contemplative sur la vie d’un chauffeur de bus poète, avec Adam Driver dans le rôle-titre et Golshifteh Farhani en muse. Le film, aux apparences humbles, reçoit un accueil critique exceptionnel et vaut au bouledogue anglais Nellie une Palme Dog au Festival de Cannes.

Un style reconnaissable

Jarmusch c’est un style : les allégories et vues de l’esprit (jouant avec le noir et blanc ou la décomposition de l’image), l’humour dans des contextes graves (il y a toujours de la dérision dans ses films), la musique (essentielle), et une imagerie hypnotique, captivante, magnétique, à la fois bucolique, romanesque, violente, surréaliste. Où le rêve et l’évasion font corps avec une réalité sombre, sordide, urbaine.

À l’instar de Jarmusch lui-même, ses films dépeignent une marginalité choisie, une solitude subie. Ils mettent en conflit des cultures différentes, tels un patchwork citadin, métissant les hommes et les musiques, les envies et les codes. Il n’y a pas de nationalité, pas de conformité non plus. Tout juste peut-on identifier une empathie pour une classe moyenne, des prolos, des artisans, des anges déchus.

Il n’oublie jamais l’humour, l’absurde, le comique de situation, voire le comique de répétition, soit pour désamorcer une séquence dramatique, soit pour montrer l’incommunicabilité des êtres. Un redoutable observateur de la précarité humaine, qu’elle soit matérielle, spirituelle, ou relationnelle.

Il y a même une sorte de morale qui se dessine à travers chacun de ses films. Une notion de justice, de pardon, et d’espoir. La transmission de savoir, l’héritage de la connaissance appartiennent aux non-dits de ses scénarios.

Father Mother Sister Brother : consécration vénitienne

Six ans après The Dead Don’t Die (2019, ouverture du Festival de Cannes), son film de zombies pastiche, allégorie d’une Amérique en perdition, Jim Jarmusch fait un retour triomphal avec Father Mother Sister Brother en 2025. Ce triptyque explore les relations complexes entre enfants adultes et leurs parents à travers trois histoires distinctes se déroulant dans le New Jersey rural, à Dublin et à Paris.

La première histoire se déroule dans un New Jersey rural et boisé, reflétant sa propre vie entre Manhattan et sa résidence dans les Lower Catskills, son refuge pour créer et se cacher de ce qu’il appelle « le soi-disant monde réel« . Pour la deuxième histoire située à Dublin, il note que les Irlandais soutiennent vraiment les écrivains en ne leur faisant pas payer d’impôts, ce qui lui semblait approprié. Quant à Paris, décord du troisième chapitre, il confie : « Paris m’est très cher. Si les villes sont vos amantes dans la vie, New York est très importante, mais la suivante pour moi serait Paris, où j’ai passé beaucoup de temps et où des choses se sont produites dans ma vie. La raison pour laquelle je fais des films vient en partie de mon premier séjour à Paris. »

Le projet est coproduit par Saint Laurent Productions sous la direction d’Anthony Vaccarello. Le casting réunit Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik (que Jarmusch a choisie parce qu’elle est son animatrice préférée de « Jeopardy »), Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps, et Indya Moore.

Le réalisateur évoque dans une récente interview pour W Magazine l’origine du projet : « J‘ai commencé avec ‘Tiens, ce serait cool si Tom Waits était le père d’Adam Driver.’ Les parents ne sont pas honnêtes avec leurs enfants pour diverses raisons : ils veulent protéger leurs propres limites, ou être un guide pour eux, ou dissimuler des choses sur eux-mêmes.« 

Le film remporte le Lion d’or à la 82e Mostra de Venise, une première pour Jarmusch après 45 ans de carrière. Portant ses lunettes noires emblématiques et un élégant costume bordeaux, le réalisateur accepte son prix avec un parfait « Oh shit« . Dans son discours, il déclare : « En tant que cinéastes, nous ne sommes pas motivés par la compétition, mais c’est quelque chose que j’apprécie vraiment. » Il conclut en rappelant un discours d’Akira Kurosawa acceptant un Oscar d’honneur : « Il avait dit quelque chose comme qu’il craignait de ne pas encore tout à fait savoir comment le faire, et j’ai le même sentiment, d’apprendre tout le temps. »

Divorce à l’Américaine

Dans une interview avec David Cronenberg pour Interview Magazine, Jarmusch partage son intention de se distancer définitivement d’Hollywood. « Désormais, mes nouveaux films seront tournés en France. En fait, j’essaie d’obtenir un passeport français. Faire des films aux États-Unis est devenu restrictif, stressant et assez douloureux« , admet-il avec lucidité et désillusion.

Cette position n’est pas nouvelle. Jarmusch a toujours été clairement en opposition au système hollywoodien. Auteur, acteur, réalisateur mais aussi producteur, il veut se sentir libre. Même si Dead Man fut distribué par Miramax, les dirigeants de cet apprenti-studio (à l’époque) trouvèrent le « final cut » de Jarmusch pas assez commercial. Le cinéaste ne changea rien à son montage.

Il a conscience du prix de cette indépendance : « C’est beaucoup de travail, être indépendant. Mais ça vous botte le cul. Nous faisons ces films à la main. Tu écris, tu fais le casting, tu finances, tu trouves les lieux de tournage ; et tu tournes, sans pression. On est là du début à la fin du procédé, jusqu’à l’impression des copies. Et après on part, on s’en va promouvoir ce truc. C’est au minimum deux ans de ta vie, au plus court. C’est dur, mais c’est aussi la seule manière pour moi de le faire. »

Une errance artistique sans objectif commercial, à la fois consciente et lunatique, qui lui permet surtout de faire des rencontres inattendues, et là encore de confronter des univers artistiques variés et improbables. C’est bien ce cosmopolitisme qui intrigue aussi.

La famille d’acteurs jarmuschienne

Pour Jarmusch, l’équation est simple : à partir de personnalités fortes, intéressantes, il parvient à écrire des personnages de cinéma, et ce, peu importe qui l’interprète, un voisin ou une rock star, un Italien ou une sorte de sumo noir, un rappeur ou une star oscarisée.

N’importe qui peut être bon acteur, sembler vrai et ne pas stresser devant une caméra si le rôle est bien écrit. Il a ainsi engagé des rockers comme Iggy Pop (trois films) ou Screamin’ Jay Hawkins, des chanteurs comme Tom Waits (quatre films) ou des rappeurs comme RZA (trois films).

La rencontre avec Roberto Benigni (qu’il fit jouer dans Down by Law) fut plus pittoresque. Ils furent membres d’un jury dans un Festival où ils firent scandale (refusant de voter pour un film pour lequel les producteurs faisaient pression). Roberto ne parlait pas anglais, Jarmusch pas un mot d’italien. Le directeur du festival les engueulait. L’union fit la force, naturellement, les deux bafouillant dans un lamentable français… Trois films ensemble au final.

Il a trouvé dans certains des incarnations idéales : Tilda Swinton (quatre films), Bill Murray (quatre films), John Hurt (trois films), Steve Buscemi (quatre films), Isaach de Bankolé (quatre films). Sa dernière recrue, Adam Driver (Paterson, The Dead Don’t Die, Father Mother Sister Brother) semble naturellement « jarmuschien ».

Audio-visuel

Les films de Jim Jarmusch se décomposent en quatre éléments essentiels : des scripts très précis (même si ses courts Coffee and Cigarettes avaient une approche plus improvisée, plus « folledingue »), où l’équilibre entre légèreté et brutalité fait penser aux films de Mike Leigh, les comédiens (des génériques dignes d’un Woody Allen), l’image (toujours adaptée au genre du film) et la musique (éclectique).

« Pour moi, un film techniquement parlant est moitié images moitié son. La bande sonore, et pas seulement la musique du film, est aussi importante que l’image. C’est pour cela que je fais attention à tous les sons que j’entends« , avoue le réalisateur.

Ex-musicien, il était membre d’un groupe à la fin des années 70, et a même composé la musique de son premier film. Depuis, il a fait appel à des artistes aussi différents que Neil Young, Tom Waits ou RZA. Ses films sont aussi des partitions musicales. Lors de ses rares interviews, le cinéaste a confié qu’il aurait aimé être un musicien. La vie en aura décidé autrement. Mais il continue de croire que la musique est la forme d’art la plus pure pour communiquer, sans barrière de langues. Toujours cette fixette sur l’absence de frontières.

Dans une récente interview, il explique son rapport au son : « Les personnes qui regardent des films ne se rendent pas compte que leur cerveau traite tout le temps le son de manière subconsciente – d’où vient-il ? À quoi dois-je prêter attention ? Les sons me disent où je suis dans l’espace. Ils me donnent toutes sortes d’informations subconscientes que je veux contrôler. »

Hors du temps

Ayant atteint une totale maturité dans son art, Jim Jarmusch reste fidèle avant tout à ses convictions, assumant sa différence et son statut particulier. Pas si zen, il semble, pourtant, ne pas vieillir. Toujours ses cheveux – volumineux – argentés, ses lunettes noires, il fait partie de ces cinéastes qui se la jouent comme des rock stars (Melville, Godard, Wong Kar-wai, Kaurismäki…).

Jarmusch inscrit son œuvre dans un univers, dans une société riche de ses contradictions et de ses déracinements. Une observation mystique et humaniste de ceux qui refusent d’être assimilés à une uniformisation culturelle. Comme ses films.

Ilh n’a rien perdu de sa capacité à surprendre, à dérouter, à émouvoir. Il reste ce vampire des temps modernes qui refuse de vieillir, ce samouraï du cinéma indépendant qui défend sa voie avec une intégrité rare. Un éternel adolescent amoureux du cinéma, de la musique et de la poésie. Un regard qui continue de filmer l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau et de plus fragile : sa quête incessante de sens, d’évasion et de liberté.