Béla Tarr est mort à l’âge de 70 ans, a annoncé le réalisateur Bence Fliegauf au nom de la famille Tarr. Il fut l’un des grands inventeurs de formes du cinéma contemporain, un poète de la durée qui aura transformé le désespoir en geste esthétique et métaphysique. Réalisateur hongrois majeur, il laisse une filmographie rare, intransigeante, dont chaque plan semble lutter contre l’usure du temps.
Né à Pécs en 1955, fils de parents travaillant au théâtre, Béla Tarr tourne dès l’adolescence des films amateurs avant d’entrer aux studios Béla Balázs et de réaliser à 24 ans Le Nid familial, chronique âpre de la Hongrie communiste. Les premiers longs métrages, caméra à l’épaule teinté de réalisme social, dressent le portrait sans fard d’une société étouffée, loin de toute propagande mais au plus près des corps et des appartements saturés.
Très vite pourtant, le cinéma de Tarr bascule vers autre chose : une adaptation télévisuelle de Macbeth, en deux plans seulement – l’un de cinq minutes, l’autre de soixante‑sept – amorce ce qui deviendra sa marque, le plan‑séquence comme unique respiration possible dans un monde à l’agonie.
L’invention d’un temps cinématographique
Avec Almanach d’automne puis Damnation, Béla Tarr abandonne la couleur et s’enfonce dans un noir et blanc stylisé, où la pluie, la boue, les façades décrépites et les visages épuisés deviennent les véritables protagonistes. En rencontrant l’écrivain László Krasznahorkai, il trouve un compagnon d’obsessions : ensemble, ils ouvrent le cinéma à une dimension cosmogonique, mêlant ruines du socialisme, apocalypse morale et attente d’un salut qui ne vient jamais.
Le Tango de Satan, adaptation fleuve de 415 minutes tournée pendant des années, consacre ce geste radical : une mosaïque de plans tournoyants, de marches sans but et de beuveries interminables, où l’ivresse des corps n’abolit jamais la lucidité désespérée du regard. C’est à partir de ce film, célébré à Berlin, que Tarr devient pour de nombreux cinéphiles un maître secret, dont chaque projection relève autant de l’épreuve que de la révélation.
Les visions du crépuscule
Au tournant des années 2000, Les Harmonies Werckmeister orchestre une fable politique et métaphysique où une baleine empaillée et une foule enragée suffisent à dire la fragilité de l’ordre du monde. L’Homme de Londres, présenté en compétition à Cannes, transpose Simenon dans un port nocturne et brumeux, confirmant le goût du cinéaste pour les lieux de transit, les quais battus par le vent, les silhouettes qui semblent attendre un train ou une rédemption qui ne viendront pas.
Le Cheval de Turin, son chef d’œuvre salué par l’Ours d’argent à Berlin, sera son chant du cygne annoncé. Dans cette anti‑genèse en six jours, un paysan, sa fille et un cheval qui cesse progressivement de se nourrir rejouent l’épuisement du monde : gestes répétés, repas de pommes de terre, vent qui ne cesse jamais de souffler, lumière qui s’éteint peu à peu. Tarr y pousse à l’extrême son art du plan‑séquence, jusqu’à faire du moindre mouvement de manteau dans la tempête une question de survie.
Un maître mélancolique et radical
Béla Tarr s’est toujours défendu de tout mysticisme, se disant athée, mais son cinéma, souvent rapproché de Tarkovski tout en refusant l’idée de transcendance, trouve dans la lenteur une forme de spiritualité sans Dieu. Chez lui, le temps n’est plus un simple cadre narratif : c’est la matière même du film, ce qui use les visages, ronge les architectures, fait vaciller les régimes politiques et les croyances.
Cette radicalité lui a valu un statut singulier : adulé par des cinéastes comme Gus Van Sant ou Martin Scorsese, étudié dans les universités, célébré dans des rétrospectives au Centre Pompidou ou à Angers, tout en restant marginal dans les circuits commerciaux. Professeur à Berlin, fondateur d’un cursus de cinéma à Sarajevo, il aura transmis son intransigeance à une nouvelle génération, rappelant que le cinéma peut encore être un art de résistance, de patience et de regard.
L’héritage d’un regard
En annonçant, après Le Cheval de Turin, qu’il avait « tout dit » au cinéma, Béla Tarr transformait sa propre filmographie en archipel clos, à revoir comme on revient à un paysage perdu. Sa mort entérine ce geste : il n’y aura pas d’ultime variation, seulement ces routes boueuses, ces tavernes enfumées, ces visages épuisés qui continuent de marcher, encore et encore, dans les plans interminables qu’il nous laisse.
Dans un monde qui va toujours plus vite, son œuvre demeure comme un rappel obstiné à la durée, au silence, à la dignité des vaincus. Tant qu’un spectateur acceptera de s’asseoir face à ces images et de se laisser happer par leur lenteur, le cinéma de Béla Tarr, virtuose du mélancolique, ne sera pas tout à fait mort.

