Voir ou ne pas voir Hamnet, le Shakespeare en deuil de Chloé Zhao

Voir ou ne pas voir Hamnet, le Shakespeare en deuil de Chloé Zhao

Après le léger Shakespeare in Love (bientôt 30 ans que le film a usurpé l’Oscar à Il faut sauver le Soldat Ryan de Steven Spielberg), Shakespeare in Mourning (coproduit par Spielberg). Chloé Zhao nous plonge dans l’Angleterre rurale pour ce drame très appuyé. Ses trois premiers films nous avaient emballés (Les chansons que me frères m’ont apprises, The Rider, Nomadland) avant qu’elle ne se dévoie dans un Marvel bancal et choral (Les éternels). Quatre ans plus tard, elle conserve son appétence pour la nature (et ses forces sensorielles) et le monde des esprits (invisible par essence).

Hamnet est avant tout l’histoire d’un homme érudit et d’une femme, qualifiée de sorcière des bois. De lui, on ne nous dit pas le nom avant le dernier tiers du film. D’elle, on sait juste qu’elle s’appelle Agnes (dans la réalité historique, Anne Hathaway). Un coup de foudre, une grossesse avant mariage, une union iconoclaste, et une seconde grossesse qui donne naissance à des jumeaux, Judith et John aka Hamnet.

Si soigné soit-il, le film se complait ennuyeusement dans cette relation amoureuse somme toute banale. Le cadrage réfléchi, la belle image, le minimalisme des dialogues ne lui donnent aucune ampleur. Il y a bien quelques seconds-rôles qui pourraient amener des relief. Ils sont esquissés, quand ils ne s’effacent tout simplement pas au fil du récit. Seule le personnage de la mère de l’auteur, incarné par la toujours parfaite Emily Watson, tire son épingle du jeu dans un rôle pourtant assez rêche.

Ici tout tourne autour des deux tourtereaux. Heureusement pour la réalisatrice, ce sont deux interprètes charismatiques qui les portent. Paul Mescal touche en plein cœur avec ce Shakespeare à la fois ordinaire et sensible. Jessie Buckley déploie toutes les nuances de sa palette de jeu en femme sauvage, mère louve et épouse compréhensive.

Allégories bienvenues

On constate très vite que le scénario pose problème et empêche le film de prendre un quelconque élan. Trop de séquences vaines, trop de détours sans intérêts. La mise en place s’installe pesamment. Lentement. Zhao ne parvient jamais à impulser un rythme qui ferait décoller son œuvre. Au moins, elle sait réveiller le spectateur avec les scènes naturalistes des deux accouchements dans la douleur et de la mort d’une des progénitures dans la sidération. L’animalité de ses personnages et les plans rapprochés sur les visages forment de beaux tableaux, assez captivants.

De même, elle a ce don de savoir s’échapper du réalisme avec quelques scènes allégoriques, pour ne pas dire métaphoriques. Même si ce n’est pas original, elles offrent une échappée cinématographique à une histoire qui s’enlise dans sa dramatisation.

Dans cette société patriarcale, où la réalisatrice prend avant tout le point de vue féminin, et la puissance du féminin, Agnès semble dépourvue de combat une fois qu’elle s’est mariée avec l’homme qu’elle désire. Seule sa maternité compte à ses yeux. On repassera pour le regard féministe. Mais cela renvoie Shakespeare dans l’ombre, pendant un temps. La mort d’un de leurs enfants les sépare. « Nous vivons très bien sans toi. »

Ainsi, du film romantique (au sens littéraire du terme), on passe à la tragédie (existentielle). Un enfant s’est sacrifié, il erre dans les limbes. Les parents semblent irréconciliables. Et le spectateur a depuis longtemps décroché devant tant de pathos.

Théâtre salvateur

Et, paradoxalement, c’est là que Shakespeare sauve tout : le film, les personnages et nous. Hamnet change de décor – Londres, le théâtre du Globe -, la musique de Max Richter devient plus ample, plus séduisante, l’image se remplie de figurants et de visages inconnus. Au trois-quart du film, Hamnet devient Hamlet. Les destins hostiles et le flot de tourments, être ou ne pas être, l’orgueil et l’ambition surgissent au bord de la Tamise avant de se mettre en ordre sur scène.

C’est la grande part de fiction de cette histoire : Agnès assiste à la première de pièce de William. Elle doit « garder le cœur ouvert ». Lui doit chasser le fantôme de son enfant avec ce héros danois sacrifié. Ce spectacle fonctionne. Zhao réussit enfin à accélérer le tempo et à en finir avec le pathos. Elle propose une communion mystique entre spectateurs en larmes et bel acteur mimant la mort. Les regards de William et d’Agnès se croisent, en guise de promesse et de pardon. Tout est fait pour nous sortir les larmes, à l’instar du public qui pleure son Hamlet empoisonné.

Mais, au final, qu’est-ce que tout cela raconte? Ni poignant, ni généreux, le film n’est jamais qu’une énième variation sur le thème du deuil impossible. L’invention de la création d’une pièce mythique semble ne servir que de prétexte fantaisiste et « people » à une histoire plutôt plate. Cependant, tout comme dans ses précédents films où ses personnages devaient changer de vie, lui trouver un sens même, Chloé Zhao leur offre ici, grâce aux mots, au théâtre et aux croyances spirituelles, une catharsis pour surmonter l’horreur et l’injustice, la mort et l’insignifiance de l’existence. Malheureusement, le parcours est sans doute trop éprouvant pour que cette catharsis soit complètement aboutie. Aussi, le sentiment qui nous reste est cette phrase d’Hamlet, perpétuel endeuillé : « Comme tout m’apparaît lassant, fade et vain, dans ce monde… ».

Hamnet
2h05
En salles le 21 janvier 2026
Réalisation : Chloé Zhao
Scénario : Maggie O'Farrell et Chloé Zhao, d'après le roman Hamnet de Maggie O'Farrell
Musique : Max Richter
Image : Lukasz Zal
Distribution : Universal Pictures International
Avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn, Jacobi Jupe,
Olivia Lynes, David Wilmot, Bodhi Rae Breathnach, Noah Jupe...