
Le Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul organise cette année un focus sur « Les cinémas du toit du monde », soit les films en provenance du Bouthan, du Népal, du Tibet, du Sikkim, et de l’Inde himalayenne.
Ces films relativement invisibles voyagent de plus en plus à travers le monde. Le Bouthan arrive sur la carte du cinéma mondial par le lama boudhiste et réalisateur Khyentse Norbu dont La coupe, feel-good movie autoude la coupe du monde en France en 1998, est sélectionné à à la Quinzaine des Réalisateurs en 1999 (120 000 spectateurs en France), et Voyageurs et Magiciens, sélectionné à Venise en 2003. La réalisatrice Dechen Roder avec Dakini est sélectionnée à Berlin (en 2017). Plus récement, Pawo Choyning Dorj a eu un certain succès avec Le Moine et le Fusil (listé parmi les 15 finalistes pour l’Oscar du meilleur film international 2024), qui a séduit 100 000 spectateurs en France. La figure la plus célèbre du Tibet est évidement Pema Tseden, plusieurs fois sélectionné à Venise et trois fois Cyclo d’or à Vesoul pour Tharlo, Jinpa et Le Léopard des neiges. Pour l’Inde himalayenne, il y a eu notamment La vallée des fleurs de Pan Nalin (avec l’actrice française Mylène Jampanoï).
Le FICA de Vesoul propose cette année de découvrir une quinzaine de ces films venus de ces endroits montagneux du Bouthan, du Népal, du Tibet, du Sikkim (un état indien coincé entre le Bouthan, le Népal et la Chine, au nord de la ville légendaire de Darjeeling).
Une table ronde a réuni certains des artistes invités : Tribeny Rai, réalisatrice, et Kislay, scénariste, sont originaires du Sikkim. Ils ont fait le film The shape of Momo (inspiré par la vraie famille de Triberny Rai) ; Hermès Garanger est une réalisatrice qui a découvert la voie de lama boudhiste, elle a aussi été la narratrice, en plus de collaborer à la production, du documentaire L’Enfance d’un Maître – à propos de Kalou Rinpoché, considéré comme réincarnation d’un grand maître tibétain – de Bruno Vienne et Jeanne Mascolo de Filippis ; Joël Farges est réalisateur et producteur de Alexandra David-Neel: j’irai au pays des neiges (la première exploratrice française à découvrir Lhassa).

Tribeny Rai, réalisatrice et co-scénariste de The shape of Momo
« Il y a beaucoup de clichés sur les populations des montagnes, et justement on a voulu affirmer ce cliché exotique d’une histoire qui raconte la vie de personnes solitaires. On a voulu raconter l’histoire d’une jeune femme avec une vie beaucoup plus complexe, avec beaucoup de caractère. Elle est souvent en colère, et c’est ce qui surprend. Elle est loin du stéréotype de la femme indienne discrète qui subit et qui pardonne.
Au Sikkim il n’y a pas vraiment de cinéma local, c’est surtout le cinéma spectaculaire de Bollywood qui circule. Le financement de notre film a donc été compliqué. On avait eu une promesse de l’Etat pour avoir une partie du budget mais ça a échoué. Notre scénario ne rentre pas dans les cases pour séduire des financiers. Ma région est isolée et il est compliqué d’acheminer des techniciens et du matériel. On a mis une partie de notre propre argent dans le financement, on a fait appel à des connaissances d’anciens étudiants en cinéma pour rejoindre l’équipe, et le film a pu se faire.
C’est un peu de ma responsabilité en tant que cinéaste de raconter quelque chose en lien avec ma région. Pour la diffusion du film, il faut savoir qu’il y a aussi des frais et des taxes. Les films indépendants sont rares dans les grands circuits de salles car ils sont perdanst financièrement. Dans ma région il y environ cinq cinémas, mais dans les montagnes il n’y en a pas. Alors nous louont d’autres types de salles pour y montrer le film. C’est presque mieux. On voyage ainsi dans différents endroits du pays pour toucher les gens. »
Kislay, co-scénariste et co-monteur de The shape of Momo, du Sikkim
« Il faut remettre le cinéma dans les régions et les lieux où les films sont fait, pour les histoires que l’on veut raconter. On a tendance à chercher des sujets plus universels pour un éventuel public international ou pour trouver des financements. Il faut éviter de se calquer sur une recette internationale pour espérer toucher un plus large public : à vouloir être trop global on peut diluer des caractéristiques locales, on perd l’essence de ce qu’on raconte.
Il faut être connecté avec ce qu’on raconte, en faisant travailler des gens qui connaissent la vie quotidienne du récit que l’on va filmer. Chercher à toucher public plus large est un leurre. Je suis persuadé que notre identité est plus essentielle. Certaines personnes essaient d’incorporer une sorte de ‘foreign gaze‘ en croyant à une meilleure circulation du films, mais c’est un écueil. »
Hermès Garanger, narratrice du documentaire L’Enfance d’un Maître
« Au Bouthan il y a très peu de cinéastes, les films sont fait avec les moyens du bord et des budgets très, très bas. Certains films ont parfois une part de financements extérieurs. Il y a quand-même quelques réalisateurs au Bouthan, mais tellement peu. En particulier, Khyentse Norbu qui est aussi un lama boudhiste, dont le nouveau film Pig at the Crossing est montré à Vesoul. Il n’y a pas d’acteurs professionnels. On demande à des moines et des villageois des alentours de jouer. Les tournages sont courts, moins d’un mois le plus souvent.
Le documentaire L’Enfance d’un Maître a une part de financement français. Le projet s’est élaboré durant plusieurs années et il est sorti en salles en 2018 en France, mais avec une distribution réduite à peu de salles. Le public français répond assez peu présent à ce type de film, hélas. Je me suis engagée à suivre des thématiques du bouddhisme comme la patience et la transmission, je continuerai à travailler sur des films avec ce genre de message. »
Joel Farges, réalisateur de Alexandra David-Néel – J’irai au pays des neiges (avec l’actrice Dominique Blanc)
« J’ai eu l’opportunité de faire des films dans plusieurs pays, dont l’Inde. A l’époque de la pellicule c’était plus compliqué. Dans certaines régions des montagnes, il fallait faire venir des techniciens et du matériel depuis Mumbay, ce qui nécessitait presque dix jours d’acheminement. Désormais avec les caméras numériques c’est évidemment plus facile d’organiser un tournage.
Il faut être conscient que le cinéma est aussi un outil de domination culturelle : sauf quelques pays comme la France, la Corée du sud et l’Inde, un peu partout ailleurs on subit 80% de films américains. Les films en provenance des diverses régions de l’Inde sont peu vus à l’international, ils circulent très peu mis-à-part certains festivals. De plus, l’Inde a aussi des contraintes : les scénarios sont scrutés par le gouvernement de Narendra Modi, pour que les histoires racontées ne soient pas en opposition avec lui et son courant nationaliste. Faire un film, par exemple au Bouthan, est d’une certaine manière une forme de militantisme, d’autant plus qu’il y a peu de moyens financiers et logistiques disponibles. »
