L’histoire du cinéma irakien est celle d’un perpétuel recommencement. Dès 1909, la première projection publique marque l’entrée de l’image animée sur le territoire mésopotamien, où est né l’écriture, mais ce n’est véritablement qu’à partir des années 1940, sous le règne du roi Fayçal II, qu’émerge une industrie locale. Financées par des capitaux britanniques et français, les premières sociétés de production s’établissent à Bagdad, notamment avec la création du Studio de Bagdad en 1948. Toutefois, les divergences entre fondateurs — juifs et arabes — fragilisent rapidement cette entreprise collective.
Si les premiers films produits s’inscrivent dans une veine commerciale — des romances sirupeuses agrémentées de chansons et de danses —, quelques tentatives plus ambitieuses voient le jour.
En 1955, le studio World of Arts, fondé par des acteurs soucieux d’exigence artistique, produit Hassan wa Fitna, une adaptation de Roméo et Juliette de Haidar Al-Omar qui attire l’attention internationale. Mais c’est avec Saïd Effendi, réalisé par Kameran Hosni en 1957, que le cinéma irakien connaît son premier véritable tournant esthétique et narratif.
Un réalisme social porteur d’espoirs
Adapté de la nouvelle La Dispute d’Edmond Sabri, Saïd Effendi raconte l’histoire d’une famille expulsée de son logis, contrainte de s’installer dans un quartier populaire de Bagdad où les tensions de voisinage empoisonnent le quotidien. Par son approche réaliste et sa facture esthétique empruntant au néoréalisme italien, le film marque une rupture avec les codes commerciaux dominants. Il incarne l’émergence d’un cinéma soucieux de représenter les vies ordinaires et les tensions sociales — chômage, crise du logement, précarité — qui traversent la société irakienne.
Présenté en 2025 à Cannes Classics dans une version restaurée en 4K par l’Institut national de l’audiovisuel, Saïd Effendi témoigne de cette période d’effervescence où une véritable industrie cinématographique se structure autour du Studio de Bagdad. On y forme des techniciens, on y développe un savoir-faire local, on y construit un imaginaire moins tributaire des modèles égyptiens ou libanais, dominateurs à l’époque. C’est l’époque où le cinéma irakien, porté par des réalisateurs comme Abdel Jabar Waly (Qui est responsable ?), cherche à définir son identité propre.
L’emprise étatique et le cinéma-programme
La révolution de 1958, qui renverse la monarchie, transforme radicalement le paysage cinématographique et met un terme à l’âge d’or du cinéma irakien. L’État crée la General Organization for Cinema and Theater, institution chargée de produire documentaires et fictions au service des objectifs politiques du nouveau régime. Les œuvres produites — telles que Al Maghishi Project (1969) sur les campagnes d’irrigation, ou Un mariage dans le Ciel (1967) célébrant les forces aériennes — deviennent des outils d’édification idéologique. Le cinéma irakien devient un cinéma de propagande.
Avec l’arrivée du parti Baas au pouvoir en 1968, puis de Saddam Hussein en 1979, le contrôle gouvernemental se renforce encore. La guerre Iran-Irak (1980-1988) épuise les ressources nationales et réduit drastiquement la production. Les rares films autorisés glorifient une histoire mythique de l’Irak ou célèbrent le leadership. En 1981, le gouvernement confie au cinéaste égyptien Salah Abou Seif la réalisation d’Al-Qadisiya, épopée historique retraçant le triomphe arabe sur les Perses en 636. De même, Mohamed Choukri Jamil réalise La Grande Question, mélodrame anti-colonial avec Oliver Reed dans le rôle du lieutenant-colonel britannique Gerard Leachman.
Le cas le plus emblématique reste Les Longues Journées (1980), saga autobiographique de six heures retraçant la participation de Saddam Hussein à la tentative d’assassinat du Premier ministre Abd al-Karim Qasim en 1958. Partiellement dirigé par Terence Young, réalisateur des premiers James Bond et qui cherchait sans doute des financements pour ses productions, le film incarne la fusion entre propagande politique et ambitions spectaculaires.

Le rôle de Hussein y est tenu par Saddam Kamel, son cousin et gendre, qui finira assassiné en 1996 après s’être opposé au dictateur. En plus de contrôler le financement du cinéma, soumis à une censure économique tout autant qu’idéologique, le dictateur ne cessera de se le projeter dans son palais dans un élan narcissique gênant.
Pendant ce temps, le cinéma irakien périclite, alors que ses voisins iraniens et turcs prennent leur envol dans les festivals internationaux.
L’effondrement et le silence forcé (1990-2003)
Au début des années 1990, l’Irak compte près de 300 salles de cinéma. Mais l’invasion du Koweït, et les sanctions internationales drastiques qui s’ensuivent, puis la guerre du Golfe de 1991 et finalement l’invasion américaine de 2003 provoquent l’effondrement quasi total de l’industrie. La production devient impossible, les infrastructures sont détruites ou abandonnées, le patrimoine filmique se dégrade faute de moyens de conservation.
C’est durant cette période sombre qu’émerge parallèlement un cinéma de la diaspora, principalement documentaire. Abbas Fahdel devient l’une des voix majeures de cette génération exilée avec Homeland : Irak année zéro (2015), vaste chronique en deux parties qui tente de restituer la complexité du quotidien irakien au-delà des représentations médiatiques dominantes, à travers des vies singulières plutôt que des archétypes de victimes. Il refuse ainsi la réduction du peuple irakien à son seul statut de population martyrisée.
Les renaissances post-2003
Car après 2003, dans un paysage culturel ravagé, quelques initiatives pionnières tentent de reconstruire une industrie cinématographique. L’Iraqi Independent Film Centre, fondé en 2003 et formalisé en 2009, devient un lieu central de formation, de production et de diffusion. Pensé comme un espace de transmission et d’éducation, il incarne la volonté d’une génération de cinéastes de ne pas laisser mourir le cinéma irakien.
Certains titres marquent symboliquement ce renouveau. Underexposure d’Oday Rasheed (2005), docufiction présenté comme le premier long métrage de fiction réalisé après le début de l’occupation américaine, ouvre la voie. Mohamed Al-Daradji confirme cette renaissance avec Ahlaam (2004) et Son of Babylon (2010), films tournés dans des conditions précaires mais porteurs d’une vision humaniste.
Al-Daradji développe même un concept de « cinéma mobile » pour projeter ses films dans des villages et camps de réfugiés, transformant ainsi le cinéma en acte de transmission et de soin collectif.
À ces figures pionnières s’ajoutent des trajectoires multiples et dispersées : cinéastes kurdes comme Sahim Omar Kalifa (Baghdad messi), Hiner Saleem (Vodka Lemon, Kilomètre zéro, My Sweet Pepperland), ou Hogir Hirori, artistes de la diaspora comme Maysoon Pachachi ou Saad Salman, tous contribuent à dessiner les contours d’un cinéma irakien contemporain, fragmenté mais vivant.

Malgré tout, entre la guerre civile et les combats contre Daesh, les iraquiens ont une autre priorité que d’aller au cinéma, à commencer par survivre et se nourrir.
Diversification et normalisation (2010-2020)
Les années 2010 voient le retour progressif de jeunes professionnels formés à l’étranger. Comme le rapporte Atlas Obscura, cette génération marquée par l’exil fait le choix de revenir tourner à Bagdad avec la volonté explicite de montrer « un autre Irak » — un pays où coexistent réalisme social, expérimentations formelles et même comédie.
Le film Hanging Gardens d’Ahmed Yassin al-Daradji incarne cette dynamique de reconstruction artisanale et cette diversification des esthétiques. Dans le même temps, la liste des films irakiens soumis à l’Oscar du meilleur film international depuis les années 2000 témoigne également de cette normalisation progressive : Baghdad Station, Europa, Ezimûn, Baghdad Messi, et cette année Le Gâteau du président… Tous ces titres racontent moins l’émergence d’un « style national » qu’un pays qui, année après année, malgré la fragilité persistante des moyens et des soutiens publics, recommence à proposer une image de lui-même sur la scène internationale.
Le gâteau du président d’Hasan Hadi, sélectionné à la Quinzaine des cinéastes, a reçu la prestigieuse Caméra d’or. Le gâteau du président, fable sociale et politique autour des absurdités du régime, est même le premier à ouvertement aborder la période de Saddam Hussein autrement que dans un film de soldats ou de guerre. Mais il faudra du temps pour que le cinéma national s’empare de nouveaux genres et raconte des histoires qui ne sont pas issues des traumatismes et des cicatrices de ces 60 dernières années.
Sauver les films, et les diffuser
En attendant, un autre défi s’impose pour que de nouveaux cinéastes émergent. Un défi patrimonial. Depuis les années 1990, une grande partie du patrimoine filmique irakien est menacée de disparition. La fondation en 2024 de l’Iraqi Cinémathèque, avec le soutien de l’Institut national de l’audiovisuel français (mais aussi du ministère des Affaires étrangères français et d’Expertise France), marque un tournant décisif. Une centaine de films ont été jugés prioritaires à la sauvegarde. Au-delà du simple geste technique, il s’agit d’un acte politique au sens noble : réinscrire l’histoire du cinéma irakien dans une histoire mondiale des formes, et offrir aux générations futures les moyens de se réapproprier ce patrimoine. Il s’agit de « sauver la mémoire » d’un cinéma oublié mais aussi d’un passé qui s’efface. Un laboratoire dédié à la conservation va ouvrir d’ici la fin de l’année, avec des restaurateurs locaux, formés par l’INA.
Le cinéma irakien, depuis ses origines jusqu’à sa renaissance contemporaine, apparaît ainsi comme un cinéma de l’obstination. Obstination à filmer malgré la censure, malgré les guerres, malgré l’exil. Obstination à construire et reconstruire des infrastructures, à former de nouvelles générations, à transmettre une mémoire collective. De Saïd Effendi à Hanging Gardens, en passant par Homeland et Son of Babylon, se dessine une histoire cinématographique marquée par les ruptures mais toujours animée par la volonté de faire exister l’image, coûte que coûte.
Aujourd’hui il ne reste que 80 salles environ sur le territoire (contre 300 avant 1991). mais là aussi on observe une forme de renaissance : la chaîne Iraqi Cinema a ouvert un nouveau site de 12 écrans au Jadriyah Mall à Bagdad et a récemment évoqué l’ouverture du premier IMAX du pays.
Quelques films repères
- Hassan wa Fitna (Haidar Al-Omar, 1955) — Adaptation de Roméo et Juliette, produite par le studio World of Arts ; premier film irakien à attirer l’attention internationale.
- Qui est responsable ? (Abdul Jabbar Wali, 1957) — Repère de la veine réaliste et sociale qui émerge à côté des modèles commerciaux dominants.
- Saïd Effendi (Kameran Hosni, 1957) — Tournant esthétique majeur du cinéma irakien ; premier film de réalisme social inspiré du néoréalisme italien. Restauré en 4K et présenté à Cannes Classics 2025.
- Les Longues Journées (Terence Young, 1980) — Épopée autobiographique de six heures sur Saddam Hussein, partiellement dirigée par le réalisateur des premiers James Bond.
- Al-Qadisiyya (Salah Abu Seif, 1981) — Grande fresque historique sur la bataille de 636 ; exemple typique des productions d’État à gros budget.
- Clash of Loyalties (Al-Mas’ala al-Kubra, Mohamed Shukri Jameel, 1983) — Film-événement anti-colonial avec Oliver Reed, produit à très gros budget et directement associé au pouvoir de Saddam Hussein.
- Turtles Can Fly (Bahman Ghobadi, 2004) — Coproduction irakienne centrée sur l’enfance en zone frontalière kurde ; film marquant pour la visibilité internationale du cinéma irakien.
- Ahlaam (Mohamed Al-Daradji, 2004) — Premier long métrage de fiction tourné après l’invasion ; incarne la renaissance humaniste du cinéma irakien.
- Underexposure (Oday Rasheed, 2005) — Docufiction emblématique de la période post-occupation américaine.
- Dreams (Mohamed Al-Daradji, 2006) — Autre titre important du cinéaste dans la reconstruction du cinéma irakien.
- Son of Babylon (Mohamed Al-Daradji, 2010) — Suite du travail humaniste d’Al-Daradji ; invente un “cinéma mobile” pour projeter dans villages et camps.
- Requiem of Snow (Jamil Rostami, 2013) — Première soumission officielle de l’Irak dans la catégorie Oscar du meilleur film international.
- My Sweet Pepper Land (Hiner Saleem, 2013) — Western kurde présenté au Festival de Cannes ; marque le retour symbolique du cinéma irakien sur la Croisette.
- Memories on Stone (Shawkat Amin Korki, 2014) — Primé au Abu Dhabi Film Festival ; film majeur sur la mémoire collective kurde.
- Homeland : Irak année zéro (Abbas Fahdel, 2015) — Vaste chronique documentaire en deux parties ; œuvre majeure du cinéma diasporique capable de restituer la complexité du quotidien irakien.
- Reseba: The Dark Wind (Hussein Hassan, 2016) — Film-choc sur le génocide des Yazidis ; primé au Dubai International Film Festival.
- The Exam (Shawkat Amin Korki, 2021) — Récompensé à Karlovy Vary International Film Festival ; confirme la stature internationale de Korki..
- Europa (Haider Rashid, 2021) — Thriller de migration présenté en première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes (Cannes) ; marque un nouveau regard sur l’expérience migratoire.
- Hanging Gardens (Ahmed Yassin al-Daradji, 2022) — Emblème de la nouvelle génération revenue tourner à Bagdad avec la volonté de montrer “un autre Irak”.
- Baghdad Messi (Sahim Omar Kalifa, 2023) — Récit accessible sur le football, l’enfance et la résilience ; passé par le circuit des festivals dont le Lux Film Festival.
