Cannes 2025 | Une jeunesse indienne : mélo tragique autour d’intouchables touchants

Cannes 2025 | Une jeunesse indienne : mélo tragique autour d’intouchables touchants

Dans un village du nord de l’Inde, deux amis d’enfance tentent de passer le concours de police d’État, un métier qui pourrait leur offrir la dignité qu’ils n’osent espérer. Alors qu’ils touchent du doigt leur rêve, le lien précieux qui les unit est menacé par leurs désillusions…

Dix ans après Masaan, prix spécial à Un certain regard et Prix Fipresci, Neeraj Ghaywan revient avec Une jeunesse indienne (Homebound), dans la même section cannoise. Cette sélection confirme le renouveau du cinéma indien, dans sa veine réaliste, un an après le triplé cannois (et féminin) de All We Imagine as Light / The Shameless / Sister Midnight.

Dans un registre plus masculin, Ghaywan propose un récit qui ouvre les yeux sur les minorités du subcontinent, en l’occurrence un musulman et un intouchable. Dans un pays qui espère devenir l’une des puissances majeures du siècle, tous ces cinéastes rappelle avec leurs films à quel point le chemin est ardu.

« Quand on sera flic, plus personne ne viendra nous humilier. »

Une jeunesse indienne a tout d’un film social à la Ken Loach : injustices, humiliations, discriminations, misère et survie empêchent toute émancipation et accroit les inégalités. Si le scénario se focalise avant tout sur deux beaux jeunes hommes – Ishaan Khatter et Vishal Jethwa, sensibles et solaires même dans les pires moments – et leurs destins contrariés, il diffuse en arrière-plan les couches d’une société indienne peu reluisante : État aux procédés kafkaiens, système de castes et de clans bloquant, racisme et islamophobie systémique jusque dans le secteur privé, etc. Musulman ou intouchable (les partent avec de sérieux handicaps dans ce pays enlisé dans ses traditions et ses conventions. Il y a peu d’issues de secours : l’université, les concours de la fonction publique, les petits jobs esclavagistes ou Dubai.

Les misérables

Il faut bien toute l’amitié, fraternelle, quasi amoureuse, entre les deux misérables pour que l’on trouve un peu de douceur et de bonheur dans ce monde brutal, bordélique, broyeur. Car rien ne les épargne, au point que la barque semble parfois trop chargée. Comme chez Loach ou dans un film des Dardenne, on pressent rapidement que tout cela va finir tragiquement tant les Dieux s’acharnent sur ces innocents. Pourtant, ici, il n’y a rien de misérabiliste : la lumière est suave et de nombreuses scènes sont emplies de vitalité.

Face à leurs rêves aussi simples qu’inaccessibles (« Je ferai construire une maison en dur »), les deux protagonistes vont entamer une odyssée laborieuse pour arriver à leurs fins, d’espoirs spoliés en déconvenues rageuses. L’empathie éprouvée par le spectateurs pour ces deux hommes permet de supporter toutes ces brimades et ces abus, que personne ne veut remettre en question, comme par fatalité. L’ascenseur social est clairement en panne. L’argent est compté. La pauvreté ne peut que perdurer.

« On ne me voit pas comme un être humain. On me réduit à la religion. »

Cela semble édifiant et ça l’est. Un peu trop sans doute. Le réalisateur filme cette horreur économique, pour reprendre le titre du livre de Vivianne Forrester, en s’appliquant un peu trop dans l’écriture. L’image est séduisante. Les mouvements de caméra paraissent acresser chaque séquence. La musique élégante appuie les scènes les plus dramatiques. Le sujet dicte souvent l’évolution du récit, même si le, sur la forme, le cinéma parvient parfois à voler des instants plus naturalistes.

Des âmes et des larmes

Une jeunesse indienne s’affirme alors comme un portrait d’une Inde calfeutrée dans ses névroses et celui de minorités coincées dans leurs origines. Le fait même qu’un musulman et un intouchable soit lié si intensément apporte une lueur dans ce long tunnel obscurantiste. Mais le film reste un tragique mélodrame, assez poignant et évidemment révoltant.

En dénonçant les incuries d’un État incapable de juguler sa surpopulation et agitant les peurs par un nationalisme xénophobe débridé, Neeraj Ghaywan cherche à démontrer les obstacles structurels et les failles d’une société profondément inégalitaire. Cependant, le réalisateur choisit le cinéma comme acte de résistance. Un cinéma très classique où la contagion du coronavirus va bousculer les trajectoires errantes des deux amis. Sale vie de merde.

C’est sans doute là que le film atteint sa plus beauté la plus pure. En s’éloignant de son propos politique, pour ne s’intéresser finalement qu’à ces deux hommes laissés au bord de la route. L’un meurt, l’autre pas. Les âmes se séparent et les larmes jaillissent.

Dans une version de la piéta déchirante, les deux parias, à qui on retire toute humanité depuis le début, fusionnent dans un amour absolu (jusqu’à ce twist final réparateur). Leur étreinte finale qui fait écho à une autre dans le film (consolatrice cette fois-là) rappelle qu’au-delà de l’identité, du mauvais sort et de l’ignorance, « Toute vie est interdépendante, et tous les êtres humains dépendent les uns des autres » comme le disait Martin Luther King.

Une jeunesse indienne (Homebound)
1h59
En salles le 25 mars 2026
Réalisation et scénario : Neeraj Ghaywan
Musique : Naren Chandavarkar et Benedict Taylor
Photographie : Pratik Shah
Distribution : Ad vitam
Avec Ishaan Khatter, Vishal Jethwa, Janhvi Kapoor, Shalini Vatsa, Pankaj Dubey...