Cannes 2025 | Le mystérieux regard du flamand rose nous transperce jusqu’au cœur

Cannes 2025 | Le mystérieux regard du flamand rose nous transperce jusqu’au cœur

Lidia, 11 ans, grandit au sein d’une famille flamboyante qui a trouvé refuge dans un cabaret, aux abords d’une ville minière. Quand une mystérieuse maladie mortelle commence à se propager, une rumeur affirme qu’elle se transmettrait par un simple regard. La communauté devient rapidement la cible des peurs et fantasmes collectifs.

Nous sommes au milieu de nulle part, dans le désert chilien. Des mineurs, hétéros machos usés, vivent en communauté dans un bled fait de bric et de broc. Seul lieu social, le café-cabaret, tenu par des personnes très queers : travestis, transsexuels, gays…

Diego Céspedes plante le décor de sa fable tour à tour dramatique et romantique, aride et sensuelle. Le mystérieux regard du flamand rose est un magnifique conte, sobre et audacieux, sur ce qui fait lien.

Retour au début des années 1980. L’homosexualité est toujours considérée comme une maladie mentale par l’OMS. Le Chili émerge de la dictature Pinochet. Quatre mecs en caleçon, « ces abrutis », harcèlent une fille. Le Sida commence à se répandre sans être encore nommé. Mais « la peste » contamine les « pédés » victimes expiatoires de leurs péchés. Le décor est planté : le mâle qui se croit dominant versus les pestiférés qui savent leur résister. Les lionnes savent attaquer.

Le film prend vite ses allures de Western latino, métissé à un Priscilla folle du désert. Un gang de « folles », chacune avec un surnom d’animal, doit composer avec les contradictions d’hommes seuls, homophobes bien contents de pouvoir « baiser » des homos (à conditions que ça ne se voit pas) et tout aussi obligés de fréquenter leur « saloon », seul loisir social du coin.

Créatures parfois féroces

Pour éviter toute surdramatisation et laisser son récit se déployer dans une forme plus poétique, Céspedes choisit de se mettre à hauteur d’enfants, comme dans son court Les Créatures qui fondent au soleil (sélectionné à la Semaine de critique en 2022). Le récit est porté par une gamine, la fille d’une créature (au sens queer du terme) qui répond au doux surnom de flamand rose (flamingo/flamenco). Un flamand qui est le plus beau le jour et devient la plus belle la nuit, même si iel est infesté par ce sale virus dont on ne sait rien. Grandissant dans cet environnement fantasque, la fillette porte un regard aussi simple qu’innocent sur ce monde opposant les mineurs aux membres de « sa famille » drag.

Le scénario passe d’un état à l’autre sans césures brutales. Tout semble fluide, même quand le beau gosse trentenaire a priori hétéro tombe amoureux de Flamenco, succombant à son fameux mystérieux regard. Le romantisme (maso) s’invite dans une histoire qu’on aurait pu croire plus âpre. Au contraire, Céspedes tient à illuminer son film, entre hommes au bord de la crise de nerfs, lois du désir et mauvaise éducation.

L’hystérie et l’hypocrisie s’allient ainsi harmonieusement. Les personnages ont le temps de se raconter, tout comme ils peuvent tous se déchainer. La complexité de chacun est mise en lumière à travers de multiples détails, des scènes furtives qui en disent plus longs que les discours. Jamais didactique ou moralisateur, le film passe ainsi d’une passion tragique à une fable sublime sur la tolérance. Le destin du flamand rose va laisser place à celui du boa, mamma doyenne qui ne compte plus ses blessures sur sa carapace épaisse.

Règne animal et nouveaux sauvages

En passant par toutes les émotions (jusqu’à l’épilogue déchirant), Le mystérieux regard du flamand rose démontre sa maîtrise à nous embarquer dans une histoire profondément singulière, peuplée de protagonistes originaux. En quête d’une réelle humanité, malgré la violence prégnante, le drame agit comme une catharsis aussi bien pour le spectateur que pour les personnages.

Ainsi, la chasse aux « sorcières », atroce, par des hommes, tous toxiques, entraîne une spirale de la vengeance, permettant de rendre justice sans passer par un tribunal. Le réalisateur filme ce chapitre comme s’il s’agissait d’un film d’action presque horrifique. On est là encore dans le règne animal. Pour survivre, des proies deviennent prédatrices et les dominants vont devoir se soumettre.

« Don Clemente, veux tu prendre pour épouse Mamma Boa, dans le sang et dans le sperme? »

Ce qui rime avec transmettre. C’est bien ce qui fait peur aux mineurs : la transmission, celle du virus, de l’homosexualité, du pouvoir. L’avenir de l’homme étant la femme, ce sont bien les drags qui vont les contraindre à abdiquer. Car pour faire lien, il faut passer le relais. D’un père/mère à un/une autre pour la gamine (on retrouve ici la relation sensible entre un enfant et sa mère, qui faisait la beauté de son court métrage, prix de la Cinéfondation 2018, El verano del león eléctrico). Ou encore, d’une communauté de mecs empoisonnés par leur testostérone à un clan de travestis en quête d’un monde meilleur (axa plus paisible et ouvert à la différence).

C’est là toute la beauté de ce « mystérieux regard » de Céspedes. Il dénonce l’ignorance, le jugement, l’intolérance des « nouveaux sauvages » sans les accabler plus que de raison. Rien n’est binaire car sa caméra, même si elle prend partie, saisit les intentions de chacun. Le réalisateur semble même prendre pitié pour ces hommes désespérés.

L’amour rend aveugle

Il utilise tous les artifices de son art pour sortir le film d’un réalisme qui aurait pu être plombant. Au contraire, chaque séquence est pensée de manière à être cinégénique et allégorique. Cela peut-être cru (« C’est juste du sperme dans le cul ») et cruel (ces taches qui se propagent sur un corps), drôle (comme ce banquet festif) et suspendu (un corps lavé de manière picturale), inattendu (la séquence des wc vous cloue sur la cuvette) et absurde. Voire surréaliste. Comme ce mariage improbable et imprévisible (qui a une haute valeur symbolique) avec un âne pour amener l’heureuse élue à son autel. On ne fait pas plus queer.

Mais c’est bien là que se trouve l’intersection de toutes les inspirations du cinéaste. Que ce soit Flamenco ou Boa, un bellâtre obsédé ou un vieux barbu désillusionné, une fillette ou un garçon des environs : tous ont besoin d’affection.

Le mystérieux regard du flamand rose est l’une des œuvres les plus intenses ce ces dernières années. Elle crie un hymne à l’amour. Parfois en silence, à l’image de ce défilé de fées poignant, un simple plan fixe et mobile, et qui nous hante longtemps.

Finalement, la seule limite à cet amour, cet absolu est bien la mort. Par la maladie, le meurtre ou la vieillesse. Pardon et miséricorde feront le reste pour tous les offensés. Ne soyez pas de ceux là. Car, à l’instar de toute fable, la « morale » est belle. Et l’aventure s’avère flamboyante, fascinante, fantaisiste. Comme le réalisme magique d’un poème de Pablo Neruda, Paix pour les crépuscules qui viennent : « Je ne veux pas que le sang revienne imbiber le pain, les haricots, la musique : je veux qu’il vienne avec moi le mineur, la petite fille, l’avocat, le marin, le fabricant de poupées, que nous entrions au cinéma et que nous en sortions pour boire le vin le plus rouge. »

Le Mystérieux Regard du flamant rose (La misteriosa mirada del flamenco)
Cannes 2025. Un certain regard (Prix Un certain regard)
1h48
En salles le 18 février 2026
Réalisation et scénario : Diego Céspedes
Musique : Florencia Di Concilio
Image : Angello Faccini
Distribution : Arizona
Avec Tamara Cortés, Matías Catalán, Paula Dinamarca, Pedro Muñoz, Luis Dubó...