
Le film Megalopolis de Francis Ford Coppola présenté au Festival de Cannes l’année dernière a été un des évènements marquant de l’année cinéma 2024. Et au final, un constat : échec, ratage, consternation.
C’était le grand projet qu’il avait envie de réaliser depuis environ 40 ans. En farouche indépendant, Coppola a même vendu ses vignes pour le financer à hauteur d’environ 120 millions de dollars (les recettes mondiales cumuleront à peine 10 millions de dollars). Il faut dire qu’aucun studio ne voulait le produire. C’était quelque part un indice… Et ce fut une catastrophe : « rien dans ce scénario ne cherche à nous embarquer pour palpiter avec cette saga élitiste et politique. Il nous fait subir une œuvre boursoufflée et légèrement gâteuse. ». Qu’est ce qui s’est passé ? Une certaine obstination du réalisateur à réaliser son projet quoiqu’il en coûte. Il devient au fil du temps la dernière personne à y croire… Une foi inébranlable. Et quelque part la chute d’un parrain d’Hollywood qui filme la chute d’une civilisation américaine.
Le cinéaste Mike Figgis avait été invité à réaliser un making-of du tournage de Megalopolis. Et celui-ci s’avère un témoignage passionnant de ce Titanic qui a coulé : trop grand, trop cher…

La première séquence, en introduction, de Megadoc annonce en quelque sorte le devenir de Megalopolis que l’on connaît désormais. On y voit Coppola se justifier en citant l’exemple de Jacques Tati qui s’est ruiné pour son film Playtime. Un peu avant le démarrage du tournage, en 2022, on découvre ainsi Coppola animer une sorte d’acting-class avec l’ensemble de ses comédiens, quelques petits exercices de répétition pour créer entre eux comme un esprit de camaraderie, avec en parallèle quelques images d’archives d’une lecture datant d’une vingtaine d’années avec d’autres acteurs (dont Robert De Niro, Uma Thurman, plus tard Ryan Gosling). Ainsi on nous rappelle l’ancienneté du projet. Le début de son long calvaire…
Un scénario pour quoi faire?
Les acteurs actuels ont en commun de s’être engagés moins pour ce scénario alambiqué que pour travailler sous la direction du maestro. Aubrey Plaza trouve honnêtement que le scénario est un cauchemar. Shia LaBeouf reconnaît qu’il a foiré sa carrière et qu’il est devenu en quelques années persona non-grata (il est aussi celui qui demande le plus de justifications à Coppola sur la façon de jouer son personnage). Mais ils ont vraiment tous envie de jouer leur rôle. Jon Voight, tout en étant dévoué au tournage, déclare que le scénario n’est pas quelque chose que l’on comprend mais qu’il l’entend comme une possibilité. Dustin Hoffman qui remplace James Caan (décédé avant le tournage) reconnaît être totalement indifférent au scénario. Finalement, Giancarlo Esposito est le seul à vivement défendre ce projet de Coppola.
On l’a compris : le scénario est clairement un point faible. La famille Coppola est un précieux soutien pour ce tournage : le fils Roman Coppola est comme souvent réalisateur de la seconde équipe, sa femme Eleanor Coppola est présente quelques jours, notamment pour fêter leur 60e anniversaire de mariage (elle décèdera en avril 2024, juste avant le lancement du film à Cannes).

Un budget hors-normes
La caméra interroge des membres des principaux postes : décors, costumes, chorégraphie, transports, repas, effets spéciaux, avec l’indication de leurs coûts en millions de dollars (il y a beaucoup de figurants). Les sommes additionnées montent vite, Megalopolis est clairement une très grosse production. En cours de tournage, Coppola se plaint à plusieurs reprises de la lourdeur de cette organisation où il est difficile de coordonner autant de gens. Ça le freine pour tourner plus de scènes, plus rapidement. Il confie même que l’organisation était plus simple pour Apocalypse Now (pourtant un tournage légendairement compliqué, comme on l’a vu dans le making-of d’Eleanor Coppola, une référence dans le genre). Logiquement, il y a plusieurs moments de crise : un article de presse raconte que le tournage de passe mal, Coppola renvoi une équipe artistique pour les effets spéciaux. Un bourbier…
Mike Figgis s’interroge face caméra sur la nature de ce qui doit être montré : un bon making-of est-il forcément celui d’un tournage catastrophique ? Comment s’organiser alors que deux vedettes (Nathalie Emmanuel et Adam Driver) refusent d’être filmées pendant leur travail avec Coppola ? D’ailleurs, on note qu’il n’y aucune mention de ce qui a fait polémique après la sortie du film, le comportement abusif de Coppola avec certaines figurantes.
Les journées de tournage se suivent les unes après les autres avec plusieurs moments qui font sourire. Il faut réparer un collier cassé avant de pouvoir refaire une prise, le directeur de la photo met en garde sur une différence de lumières d’un plan à un autre… Coppola est ouvert aux propositions mais quand ça ne va pas dans son sens, le vieil ours montre son mécontentement.
Megadoc de Mike Figgis témoigne d’un tournage gargantuesque, trop gros et trop cher, qui se conclut avec la montée des marches à Cannes. Quelqu’un qui n’aurait jamais vu Megalopolis pourrait croire que Coppola est parvenu à réaliser enfin le film qu’il avait en tête depuis plusieurs décénnies, même s’il avoue à l’image que l’ensemble de ce qu’il a tourné correspond à 70% à ce qu’il voulait.
Quoiqu’il en soit, ce documentaire est autant un portrait de Francis Ford Coppola au travail qu’une réflexion même à propos de la construction de ce qu’est un making-of. Et le portrait d’un film démesuré voué à ne pas rencontrer son public. Même si, nul n’en doute, grâc eà son auteur, le film continuera à exister dans les festivals, cinémathèques et autres rétrospectives.