Troisième collaboration de Yann Gozlan derrière la caméra et Pierre Niney devant. Gourou est un récit construit à partir d’une idée de Niney, un film produit par Niney et pour l’acteur Niney.
Comme l’idée est de ne pas être inutilement passif agressif sur un film, optons plutôt pour faire le lien entre Un homme idéal (2015), Boîte noire (2021) et ce Gourou (2026). Déjà il y a le rôle masculin principal : Pierre Niney incarne à chaque fois un certain Mathieu Vasseur (comme Francis Veber donnait le même nom à ses héros-clowns : François Perrin). Vasseur a donc été tour à tour un aspirant écrivain, un agent – ingénieur du BEA et maintenant un coach/influenceur pour développer la confiance en soi.
LÉGITIMITÉ ET PREUVES
À chaque fois, Mathieu Vasseur cherche une forme de légitimité : reconnaissance littéraire, crédibilité technique, adoubement par un mentor américain, par son frère aux brillantes études et par l’Etat. Les trois films usent de la même mécanique, soit un drame devenant thriller : un homme ambitieux, sûr de son intelligence, franchit des lignes, puis se retrouve pris dans une spirale de mensonges (ou de doutes), de contrôle et de paranoïa. Le héros tente de maîtriser ce qui lui échappe (la vérité d’un manuscrit volé, la vérité d’un crash, la vérité d’une emprise collective) jusque’à atteindre le point de non-retour.

Yann Gozlan décline aussi une obsession formelle commune : il a besoin d’une preuve. Dans Un homme idéal, la preuve est textuelle (l’auteur, la signature, l’authenticité) ; dans Boîte noire, elle est sonore/technique (l’enquête, l’enregistrement, l’interprétation) ; dans Gourou, elle devient performative (la parole, la scène, la foule). Notons que dans ce dernier film son personnage transforme la vulnérabilité des gens en spectacle de guérison, à la manière des pasteurs évangélistes, et en instrument de domination (égo-trip sans morale). Et on pourrait ajouter dans le formidable La Mécanique de l’ombre, les écoutes, les transcriptions et les indices, dans le décevant Visions, les images mentales et la perception et dans le frustrant Dalloway, sorti en septembre dernier, les données et l’interface.
SYSTÈME ET CONSPIRATION
Car les trois films avec Niney s’inscrivent dans une continuité très nette avec les autres réalisations de Gozlan : il raconte presque toujours l’histoire d’un individu qui pense pouvoir maîtriser un système — puis découvre que le système, lui, le dévore. Ce schéma existe déjà dans La Mécanique de l’ombre (un homme happé par une logique politico-sécuritaire), dont il était le co-scénariste, dans Burn Out (la double vie qui devient un enfer), dans Visions (le réel qui se fissure au fil d’hallucinations), ou dans Dalloway (un dispositif techno-institutionnel qui « écrit » la vie des gens et pénètre dans leurs pensées). Dans tous les cas, le héros / l’héroïne est isolé. Souvent brillant, persuadé d’avoir une longueur d’avance… jusqu’à ce que l’obsession et la pression le fassent dérailler.

C’est alors que la paranoïa agit comme moteur narratif et produit du suspense. Même Gourou n’y échappe pas entre une députée qui veut l’exclure de sa profession, un de ses clients qui le harcèle, des médias qui le traquent, un frère qui le trahit. Gozlan aime installer le doute, la surveillance, le soupçon, la sensation d’être manipulé ou de manipuler les autres. La vérité est toujours instable, disputée (et discutée), et parfois impossible à fixer. On retrouve d’ailleurs cette atmosphère dès ses premiers récits où la tension est plus physique (l’horrifique Captifs). Le danger est partout – réseaux, procédures, pouvoir politique, hiérarchie, médias, technologies, foule – et resserre son étau, laissant peu d’issue au protagoniste, sauf à pactiser avec le diable. Cela donne une œuvre composée de films conspirationnistes qui gâche souvent la bonne idée initiale. Plausibles à la base, les films semblent piégés par leur volonté de divertir.
SUSPENSE ET FLOU
C’est en cela que Boîte noire s’avère, de loin, le plus malicieux et sans doute, aussi, le plus fataliste. Il reste sur ses rails, avec un personnage pour lequel on éprouve de l’empathie, au milieu d’une histoire concrète. Sans fioritures ni rédemption. Le suspense ne vient pas seulement d’un secret, mais de la manière dont on construit, trafique, interprète ou vend le réel.

C’est bien le cas de Gourou. Mais Gozlan, ici, a vu trop grand, et ne cherche jamais une porte de sortie honorable à tous ses arcs narratifs. Pierre Niney a beau se démener pour nous embarquer dans cette épopée sectaire, on sent une échappée en solitaire qui ignore sa destination finale. Malus, le héros est antipathique, déconnecté, agaçant. Difficile de le plaindre quand il sombre dans une spirale menaçant son petit empire de startuper positiviste. Mais pourquoi admirer et héroïser ce charlatan des temps modernes, masculiniste toxique – on prend bien soin de son corps (exhibé) pour bien manipuler les esprits (faibles)? Un minimum de satire ou de distance auraient été bienvenus. À défaut de morale, une critique de ce système d’emprise collective aurait pu contrebalancer le sauvetage final de ce Rastignac arriviste, cupide et égocentrique.
Or, le film s’avère populiste jusqu’au bout, au point d’en devenir cynique. Dans ce pseudo techno-thriller, ce Coach Vasseur se défausse de toute responsabilité. Ainsi son frère, ingénieur, est un traitre. Son chauffeur, issu de l’immigration, est un opportuniste. Sa femme, exploitée, est un outil marketing. Les élus, adversaires, sont sur France Inter (collusion des institutions étatiques). Il ne lui reste que Cyril Hanounah et les rires du public pour balancer ses mensonges afin de justifier sa persécution.
Trop binaire, trop factice, trop cliché, Gourou veut créer un suspense qui n’intéresse personne tout en ménageant son protagoniste, archétype d’un far-west tech, fitness et illibéral. La fin justifie donc les moyens. Peu importe qui on écrase (la démocratie, la science, les gens). S’il y a bien tous les éléments d’un film de Gozlan, cette fois-ci, aucun ne s’emboîte correctement. Sans doute parce que le cinéma est avant tout affaire de point de vue et que, s’il y en a un ici, il n’est pas cautionnable.
Gourou
2h06
Sortie en salles : 28 janvier 2026
Réalisation : Yann Gozlan
Scénario : Yann Gozlan et Jean-Baptiste Delafon
Musique : Chloé Thévenin
Image : Antoine Sanier
Distribution : StudioCanal
Avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon, Christophe Montenez,
Jonathan Turnbull, Holt McCallany...
