
Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine. Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination. Quinze ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu’il révèle alors brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie.
De la difficulté d’adapter un essai romancé sur la Russie contemporaine et les arcanes du pouvoir, en langue française, avec une ambition internationale. Ce n’est pas un secret : Olivier Assayas s’est confronté à plusieurs obstacles majeurs pour transposer le best seller de Giuliano da Empoli, Le mage du Kremlin (600 000 exemplaires rien qu’en France). Budget, lieu de tournage, casting, etc.
Finalement voilà le film, présenté à Venise (et reparti bredouille). 15 millions d’euros. La Lettonie. Un casting anglo-saxon habitué des cérémonies hollywoodiennes. 40 ans après son premier long métrage, Assayas reste ambitieux, à défaut d’être réellement audacieux. Il a l’habitude des stars internationales (Maggie Cheung, Connie Nielsen, Nick Nolte, Asia Argento, Edgar Ramirez, Kristen Stewart, Penelope Cruz, Wagner Moura…), il adore le thriller politique sans frontières (Carlos, Cuban Network) et il s’épanouit dans un cinéma peuplé de références aux anciens ou aux genres mythiques.
Destinée pas sentimentale

Pour ceux qui ne connaissent pas le livre, le film en est une interprétation quasiment calquée. Et c’est bien là tout le problème. Un peu trop long. Un rythme distendu. Une narration trop académique (le conseiller russe raconte sa vie, sous forme de flashbacks, à un auteur américain). Une voix off qui démontre l’impossibilité d’adapter de manière fluide le livre. Quelque chose grippe la machine : le manque d’élan, le didactisme de l’image et des dialogues, l’absence de métaphore visuelle. Tout est trop appliqué. Chaque phrase du roman semble avoir été écrite dans le scénario, comme s’il ne s’agissait que de la mise en image d’un texte (plutôt brillant).
On récapitule : un intellectuel a vécu la fin de l’URSS et la décadence qui s’en est suivie, s’est imposé dans ce western capitaliste en devenant producteur télévisé façon Berlusconi, avant de trouver dans la figure d’un humble agent du KGB le digne successeur de Eltsine, en bout de course. Un parfait pantin aux manettes d’hommes des médias. Ce fonctionnaire de Saint-Petersbourg n’est autre que Vladimir Poutine, qui va se hisser au sommet grâce à la manipulation des masses, de la propagande et de la constitution d’un système clanique dont il sera le parrain. L’intellectuel, artiste raté, et le nouveau Tsar, ou le Raspoutine des temps modernes selon le point de vue, vont pactiser (deux diables qui pactisent, il y en a forcément un de trop) pour transformer la Russie en nouvelle puissance impérialiste, et pour conserver le pouvoir le plus longtemps possible.
Désordre par ordres

On comprend que ce récit nous parle : il fouille les racines du mal, scrute le moment de bascule où la grande Russie redevient menaçante pour ses voisins. Une « Fake Democracy » bâtie à coup de « fake news ». On utilise l’anglais puisque tout le monde se parle dans cette langue, même entre russes. Cela créé d’autant plus de distance, et enlève une part d’authenticité au film. Mais, même en faisant fi de cette donnée linguistique, il manque une dimension réellement psychologique pour qu’on puisse percer le mystères au-delà de la chronologie des faits racontés.
Assayas n’a pas réussi à se départir du livre. Facteur aggravant, il n’a pas plus cherché à en donner une vision proprement cinématographique, malgré une mise en scène appliquée. Ainsi, la partie sur l’avènement de la Russie occidentalisée des années 1990, avec ses fêtes et sa corruption, ressemble aux séquences autrement plus punks du Leto de Kirill Serebrennikov. L’ombre du cinéaste russe plane encore plus quand on croise Limonov (l’un de ses récents films) dans les parages du pouvoir poutinien. Les autres séquences (que ce soit dans des palaces, dans le Kremlin, dans une datcha ou ailleurs) ne sont jamais originales.
Il faut alors tout le talent de Paul Dano (n’en déplaise à Quentin Tarantino, un excellent acteur) et d’Alicia Vikander pour faire croire à leur couple improbable tout en leur donnant chair et sentiments plausibles. Mais c’est bien Jude Law qui sauve tout le film. L’acteur britannique ne ressemble en rien à Poutine et pourtant, malgré une beauté supérieure et une douceur apparente, il l’incarne avec précision, qu’il soit dur comme de la glace ou figé comme du marbre. Peut-être qu’il aurait fallu prendre le point de vue du Tsar/Star plutôt que celui du Mage/Malin pour transformer ce livre en grand film sur les autocrates de notre époque.
Moscou s’éveille

Moyen en quoi, Assayas dénonce cette fascination pour l’argent et le pouvoir, la défaite de l’art, les mécanismes mafieux et libéraux qui dévastent les peuples. Et à la fin, quoiqu’il arrive, c’est toujours Poutine qui gagne : contre les oligarques, les proches qui s’éloignent, les esprits critiques, les faibles, … En cela, le mage du Kremlin, et sa prise de conscience tardive, à défaut de rédemption, nous intéresse finalement assez peu. C’est bien le monstre qui est le sujet. Ces « bêtes féroces » qui « viennent du néant ». Sinon, qu’apprend-t-on des Russes? Rien. Si bien que tout nous laisse à l’écart d’un possible dialogue, d’une éventuelle réflexion sur notre rapport à cette grande culture et cet immense territoire. Autant on saisit les blessures et les humiliations subies par Poutine, qui pousse son désir à redevenir puissant sur la scène mondiale, autant on constate l’enrichissement personnel d’une élite hypocrite, autant le film, dénué de toute magie, semble ne jamais vouloir analyser le chaos qui règne.
« Tout ce qui donne l’illusion de la force augmente la force. » Or voilà un film qui n’ose même cette illusion à être trop formaté. Désenchanté, il se complait dans le cynisme de son Maître du Kremlin, sans même vouloir l’interpeller. Jusqu’au coup de grâce final (et glacial), qui nous fait entrevoir avec pessimisme un avenir sombre. Etrange que ce film sur l’autorité et la verticalité, quand, formellement, il se contente d’être sagement assis sur son faux-plat. Un film sur le pouvoir et qui manque de puissance…
Le Mage du Kremlin (The Wizard of the Kremlin)
Festival de Venise 2025. Compétition.
2h36
En salles le 21 janvier 2026.
Réalisation : Olivier Assayas
Scénario : Olivier Assayas et Emmanuel Carrère, d'après le roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli
Image : Yorick Le Saux
Distribution : Gaumont
Avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Jeffrey Wright, Andris Keišs, Will Keen...
